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Curieux livre que celui-ci que j'entreprends pour les miens, mes filles, mes petits-enfants, qui, néanmoins, va fouailler dans les entrailles de ces origines pourtant impossibles à excaver. Si rétives à se donner. C'est un livre rêvé parce que nul être tenant une plume ne pourra jamais ambitionner d'en écrire d'autre. Brosser un paysage intérieur qui s'étire des origines à la fin … juste avant que la main ne cède. C'est simplement écrire - décrire et raconter mais surtout pas expliquer - l'étoffe dont on se déchire ; le tissu qui nous relie au monde. Rien d'exemplaire ici ; juste de tout petits exemples. Mais la joie intense de faire revivre deux êtres à qui je dois tout et qui, encore, me font trouver la vie belle.

1- rendre grâce II- bredouillements III- Absence IV-Présences V- Présence absolue VI- nombre du mouvement VII- terres et chemins VIII- grâces IX- de l'amour X- ne pas pleurer
XI-transmettre XII- de l'humilité XIII - de la pudeur XIV - écarter la violence XV de la gratitude XVI de la fidélité XVII - de la tolérance XVIII- de l'honnêteté XIX - de l'humour XX- de la tempérance

 

De la pudeur ou l'essai de l'être

 

S'il est assurément une vertu que vous deux n'eûtes pas besoin de nous transmettre par des mots et que vos gestes gourds sitôt qu'il fallait marquer quelque sentiment fût-il noble, fût-il de simple tendresse, eurent toujours largement contribué à nous faire deviner, c'est bien celle-ci. Je n'y reviendrai pas.

Mais est-ce seulement une vertu ? Qu'y met-on dessous, surtout ? Ce qui n'a rien d'évident en une époque qui conjugua en terme de libération l'abandon de ces gourdes pudibonderies qui entravèrent corps comme âme. Une vertu ou seulement la chaîne habilement troussée, par des prêtres cauteleux, une religion surtout, prompte à régler, ordonner, légiférer jusque dans les recoins les plus reculés de nos existences ?

On me fit remarquer un jour mon extrême pudeur : est-ce vraiment le cas ? A lire ce que j'écris ici ou là, il m'arrive de me le demander … même si je garde le souci de ne pas révéler ce qui me semble de pas devoir l'être. A ce titre au moins … Je m'étais étonné de l'expression impudeur de la pensée utilisée par Camus dans ses Carnets - La philosophie est la forme contemporaine de l'impudeur p 155 - au point d'y consacrer quelques pages. Comment ce que je sais être au cœur de la dignité de l'humain - la pensée - pourrait-il devenir en même temps son offense ? Je réalisai qu'en la matière, ici comme ailleurs, nous étions victimes des mots, de ces éceans invraisemblablement superposés les uns aux autres, de préjugés, superstitions, idéologies, croyances et parfois même sagacité, qui s'insinuent entre nous et les choses … et nous en éloignent.

Il n'est pas, dans la mythologie grecque de déesse de la pudeur tout au plus existe-t-il à Rome une entité allégorique Pudicitia dont le culte est réservé aux matrones romaines ; Αἰδώς, esprit de la décence est souvent associée à Némésis. Je ne tiens pas pour anodin que la pudeur ait ainsi partie liée, au moins indirectement, avec la démesure ; le risque de la démesure comme si elle en était l'antidote en tout cas le paravent.

Sans doute ne faut-il pas oublier que pour un grec, mais on retrouve ceci jusque dans les rites de fondations romains, l'espace propre, celui du foyer comme celui de la cité est sacré ; qu'il importe de se préserver de tout ce qui provient de l'extérieur. D'où la ligne infranchissable du pomerium ; d'où le culte rendu à Hestia. Les relations avec l'extérieur, avec l'étranger sont strictement, je veux dire prudemment, réglementées : il y a bien une porte, gardée par Hermès, mais nul étranger, même bien accueilli dans la cité n'y sera jamais mieux qu'un invité ; ne sera jamais chez lui. Sans doute y a-t-il ce couple étrange que forment ainsi Hestia et Hermès, comme les couches superposées de nos derme et épiderme, il n'empêche : celui qui revient de l'extérieur a besoin sitôt entré, de retourner autour du foyer, de tourner et tourner encore autour de lui comme s'il s'agissait de se ressourcer, bien plus que de purifier, de repuiser dans les entrailles de la terre, dans les entrailles de son être de quoi retremper son âme, son cœur ; son courage.

Combien lointaine est parfois l'origine des idées ; souvent cachée sous l'entassement des souvenirs accumulés depuis que nous les avons eu entendues la première fois, mais vivace encore. Histoire de bonnes femmes, eût dit le bon sens ; vieilles superstitions populaires eût suggéré l'anthropologue mais voici que je me souviens de que ce que, toi, maman, t'étais acharnée à nous répéter sur la nécessité de se préserver une part de mystère : ceci venait de bien plus loin encore … des frémissements de la pensée - grecque au moins.

Je t'ai toujours entendue, maman, vitupérer ainsi contre la psychanalyse où tu voyais étalage dangereux de son propre être, tellement pernicieux qu'il empêcherait à jamais de se construire ou reconstruire en offrant inconsidérément à la vue de tous ce qui devrait définitivement demeurer intime, en s'offrant inutilement en proie facile au premier prédateur venu. Tu en étais convaincue : qui ainsi lève un à un chacun des voiles, se mettait à nu, se privait de toute protection et se mettait à la merci, sans retour, de celui à qui il se confessait.

Il n'y a pas de lumière sans ombre mais si tel devait être le cas, alors la lumière non seulement nous éblouirait mais nous consumerait. Tu ne l'as jamais dit ainsi mais tu aurais pu. Il en va, presque, ici comme de la bouteille à moitié vide ou pleine. On pourrait tout aussi bien proclamer qu'il n'est pas d'ombre sans lumière. Ce qui est vrai. Aussi. Selon que l'on se place du point de vue du manche ou de la lame : le philosophe, le scientifique, le curieux donc, piqué à vif par l'ombre toujours partira à l'aventure ; à l'inverse le promeneur aveuglé par un soleil écrasant, cherchera l'ombre des feuillages et le silence des clairières. Oui, l'ombre peut-être promesse de lueurs ; elle peut être protection aussi.

Tu avais insisté souvent là dessus : le nom que Dieu donne est un subterfuge ; une plaisanterie. Jamais il ne le donnera ; ce serait donner prise ce qui est impossible. Ce sont les juifs qui ont raison ; Dieu c'est d'abord l'ineffable ; l'imprononçable. Il en va ainsi du monde qui dans l'épaisseur noiure de la matière sécrète comme un écran protecteur qui permet de supporter la lumière … cette lumière divine qui sans cela nous aveuglerait. Ce que dit Maître Eckart. Il en va ainsi pour nous. La pudeur est, pour ce qui engage le rapport à l'autre, ce que la matière est pour ce qui concerne notre rapport à l'Etre : une formidable protection.

Détruire un homme est difficile, presque autant que le créer : cela n’a été ni aisé ni rapide, mais vous y êtes arrivés, Allemands. Nous voici dociles devant vous, vous n’avez plus rien à craindre de nous : ni les actes de révolte, ni les paroles de défi ni même un regard qui vous juge
Primo Lévi

Je retrouve ici, antique certitude, sur l'extrême fragilité de l'être ; moderne découverte de nos résistances si ténues, de nos psychologies tellement précaires … Détruire un homme est chose est chose difficile, affirmait P Lévi …

Peut-être pas … J'observe en tout cas que ceux qui purent s'en sortir, ceux qui échappèrent à la cohorte grise des Muselmänner, tous, s'étaient entêtés à préserver d'eux quelque chose, n'importe quoi, qui préservât leur dignité - au moins dans leurs rêves.

Ce que Lévi nomme étincelle divine

Il est si lent, pesant, de s'extraire de la glaise, d'arracher quelques bribes d'autonomie, d'extirper pensée, d'esquisser actes propres de cet écheveau de contraintes, causes et empêtrements qu'on nomme le monde ; de se construire enfin comme un individu ; il fut si long à la pensée occidentale de substituer à la logique identitaire une volontaire logique d'appartenance (Il n'y a plus ni juif ni grec Gal, 3,28) que tout laisse à craindre qu'en flattant la masse en ses plus basses inclinations, qu'en fouaillant dans les ultimes replis de l'âme, en ouvrant aux quatre vents la délicate alchimie qui fait un homme, en s'y installant comme en pays conquis et en en éparpillant les ultimes forces, il ne soit ni si long ni si difficile de briser un être et d'étouffer l'humanité en l'homme. Oui, certes, les nazis, avec leur cruauté infinie mais méthodique, aboutirent à la chosification de l'humain, forme suprême de la Vernichtung et il y fallut moyens et complicité, ou lâcheté et indifférence de beaucoup. Mais il est d'autres mayens, plus subtils, d'opérer l'évidement de l'être.

Il aura fallu de bien rigides pasteurs calvinistes, prompts à tout surveiller ; incisifs ; de trop inquisitoriaux prêtres rétifs à rien pardonner pour faire accroire comme le dit encore le dictionnaire que la pudeur engage seulement les choses de la sexualité car si elle les concerne aussi c'est uniquement parce que sexualité comme corps impliquent et mettent en forme notre rapport au monde. La pudeur est retenue, bien plus que honte, dès lors qu'il s'agit de l'intimité ou la personnalité. J'y vois la même nuance qu'en distinction qui évoque à la fois élégance et effort à se définir et ainsi démarquer de l'autre.

Le traumatisme ressenti en ta prime enfance, qui était effectivement un viol à sa manière et ressenti comme tel, dit ce que l'offense à la pudeur a toujours d’humiliant. En réalité, être au monde, qu'est-ce d'autre que faire circuler souffle, geste, parole, nourriture, fluides d'entre nous et lui dans un équilibre qu'on aimerait parfait entre ce qui se donne et reçoit ; qui l'est pourtant rarement. Comment ne pas voir combien toute violence se traduit toujours par une intrusion non voulue : un poignard que l'on fiche en votre poitrine, un poison que l'on vous fait ingérer ou pire des perversités un air vicié par le gaz que l'on vous fait respirer … ?

Pudeur n'est pas ridicule aversion à se dévoiler mais écran, pourtant bien fragile, pour se protéger de telles intrusions ; muraille pourtant taraudée de mille meurtrières à l'ombre de quoi laisser éclore ce si fragile moi. A l'instar du philosophe qui s'écarte, en sa caverne, poêle ou librairie, la pudeur est cette retraite de bien plus de quarante jours où méditer, se chercher et parfois même faire mine de se trouver. Pas un désert mais un mur de silence ; un oratorio de doutes ; un motet de prières.

Comment être un Je ? Le devenir ; le demeurer ? sans gonfler aussitôt d'insupportable orgueil ? Sans se recroqueviller d'injustifiées scrupules ? Tout en gardant de si salutaires doutes, prudences ?

Oui, c'est vrai, je me souviens de ce jeune garçon, timide à en trembler, qui aurait rougi de concéder émotion, sentiment ou tendresse non qu'il se fût agi de fautes ou de manquements mais simplement de ces ornements de l'être qu'il faut offrir plutôt à l'ombre des cryptes. Il m'en fallu du temps pour esquisser le moindre geste et plus encore pour savoir dire je t'aime, même à mes filles qui n'attendaient que cela. Qui, je l'espère, en devinèrent l'écho ailleurs. Qu'il est difficile d'être gourd ; qu'il m'est douloureux, qu'il est insolent d'être impudique. Vieillir m'aura appris où se trouvent les deux bornes du trop et du trop peu … c'est déjà pas mal.

Oui j'en suis persuadé : on se construit au moins autant de ce que l'on montre que de ce que l'on tait ; de nos excursions que de nos incursions mais ce moi, si peu assuré de lui-même, qui, s'il est honnête, doutera de lui tout au long de ses errances et trouvailles, si peu maître de lui-même veut recoin où souffler, penser et tremper son courage ; veut mystère préserver, pour lui-même, afin de ne pas désespérer mais pour l'autre aussi afin de pouvoir être encore demain objet de désir. Car décidément l'on ne cherche que ce que l'on n'a pas encore trouvé : la pudeur est ce qui nous permet, pour nous autant que l'autre, de demeurer l'indécis …

J'ai appris de la vie autant que de la philosophie qu'intimité, pour être un superlatif, était surtout affaire de processus, de lignes qui se déplacent, tantôt avancent, tantôt reculent. La vérité est, nous dit le grec, ce lent cheminement qui va du caché au non caché : un dévoilement. La pudeur est ce même chemin.

La pudeur est tout simplement le cheminement de l'être.