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Curieux livre que celui-ci que j'entreprends pour les miens, mes filles, mes petits-enfants, qui, néanmoins, va fouailler dans les entrailles de ces origines pourtant impossibles à excaver. Si rétives à se donner. C'est un livre rêvé parce que nul être tenant une plume ne pourra jamais ambitionner d'en écrire d'autre. Brosser un paysage intérieur qui s'étire des origines à la fin … juste avant que la main ne cède. C'est simplement écrire - décrire et raconter mais surtout pas expliquer - l'étoffe dont on se déchire ; le tissu qui nous relie au monde. Rien d'exemplaire ici ; juste de tout petits exemples. Mais la joie intense de faire revivre deux êtres à qui je dois tout et qui, encore, me font trouver la vie belle.

1- rendre grâce II- bredouillements III- Absence IV-Présences V- Présence absolue VI- nombre du mouvement VII- terres et chemins VIII- grâces IX- de l'amour X- ne pas pleurer
XI-transmettre XII- de l'humilité XIII - de la pudeur XIV - écarter la violence XV de la gratitude XVI de la fidélité XVII - de la tolérance XVIII- de l'honnêteté XIX - de l'humour XX- de la tempérance

 

Etre honnête .

Mais qu'est-ce cela l'honnêteté ?

On sait le terme entrer dans l'idéal du XVIIe, en cet honnête homme, cultivé, humble, sociable qui semble bien avoir hérité du kalos kai agathos - καλὸς καὶ ἀγαθός - de la tradition grecque. En cet homme que Montaigne dit devoir être mêlé …

Du latin honestus, honnête désigne ainsi qui est digne d'honneur, d'estime parce que son comportement est conforme à la morale. A ce que, à un moment donné, la cité, le sens commun, l'habitude parfois seulement, jugent convenable ; bienséant.

Qui au reste pourrait en être juge ? Est-il autorité suffisamment haute et objective pour en assurer le verdict ? Ou ne sont-ce que ces petites normes, pas même perçues comme telles, qui baguenaudent de génération en génération et que tout parent se croit en devoir de transmettre.

C'est en réalité la seule question qui vaille.

Nous savons les institutions pouvoir distribuer les honneurs en récompense d'un comportement méritoire et sous l'admiration ou le respect de tous. Il est tellement nécessaire que la chose fût publique ! Où l'on devine combien l'honneur est l'antonyme parfait de la prière ! Ce peut être un diplôme qui consacre un mérite et un travail mais aussi une qualité intellectuelle - du moins s'attarde-t-on trop souvent à le croire ; ce peut être une médaille militaire ou civile ; ce peut être un prix littéraire par exemple. Mais nous craignons par dessus tout d'être ignorés voire méprisés ; sentons confusément certes mais avec insistance, combien le regard ,de l'autre demeure roc sur quoi nous appuyer, si bien que nous manquons rarement de céder à leurs attraits.

Les pouvoirs en jouent qui distribuent à loisir leurs colifichets et nous qui feignons de croire à leur importance … Des ouistitis porte-bonheur avait écrit Prévert ! Il y a bien du fétichisme dans ces rituels que nous allons parfois jusqu'à quémander …

Ce fut un peu tout cela pour F Mauriac qui s'en alla même à penser que, après l'Académie, où pourtant il fut reçu assez fraîchement par Chaumeix, le Nobel, décidément, c'était trop pour le chrétien qui l'était mettant en péril la trop nécessaire humilité.

Pourquoi songé-je à lui et pourquoi ici ? Si l'homme me plaît, le romancier assez peu. Précisément, il devint grand quand il cessa de gérer sa carrière littéraire comme l'eût fait un notaire de province ; quand il montra qu'il était capable de tout remettre en question - et sa gloire en balance - par fidélité à ses idées.

 

 

A cause de cette photo et des pages, finalement assez nombreuses où le fils Claude parle de son père. Et constater qu'elle se passe de mots …

A cause de cette relation père-fils qui résonne comme trompette d'éternité. Car le regard de ces deux-là a tout d'universel ; celui de tout père sur son fils ; de tout fils sur son père. Celui que le passé jette, presque à la dérobée, sur le présent.

Celui du temps sur l'éternité.

Parce qu'en réalité, le seul juge que nous nous concédions jamais - non de nos actes ou de nos pensées, j'ai dit combien il me semblait qu'ils ne jugeaient jamais ; mais de notre âme, aimerais-je écrire, car de quoi parlons-nous d'autre quand nous évoquons l'honnêteté que de la pesée de notre petite personne ? - le seul évaluateur dont le regard indéfiniment nous porte et importe c'est celui de notre père ; celui de notre mère parfois. Et je crois bien que pour moi ce fut celui des deux ensemble puisqu'il aura été si magiquement le même.

Qu'il est difficile d'être fils … bien plus que d'être père ! D'avoir été les deux, je crois pouvoir l'écrire.

Bien que nous l'entourions autant qu'aux jours si doux de Valmante, et qu'on le sente à l'aise auprès de nous, nous devinons qu'il n'est pas heureux. Notre seule consolation (si ce pouvait en être une) serait de penser qu'ailleurs il ne serait pas mieux : pareillement désenchanté - et lisant, s'il s'en trouvait comme ici, des romans policiers (pour la première fois, non certes de sa vie, mais depuis très longtemps). Et comme je suis moi-même au plus bas, nous restons de longues minutes l'un près de l'autre, je ne dis pas sans trouver rien à nous dire, car nous ne cherchons pas les mots qui nous fuient, mais dans de mornes silences, où je mesure une nouvelle fois l'impossibilité radicale de communiquer, de père à fils et de fils à père, en dépit de tout notre amour.
- Pour avoir un bon fils, oui, j'ai un bon fils !
Ainsi, s'exprime-t-il sur un ton d'affectueuse boutade devant Dominique et Marie-Claude, et cette phrase dérisoire et banale représente le maximum de ce qu'il peut dire avec des mots, tandis que je manifeste de façon aussi élémentaire ma propre tendresse mêlant d'une ironie légère l'aveu de cet amour si lourd, comme s'il fallait avoir l'air de ne pas le prendre au sérieux pour ne point trahir sa gravité.
Ces jours irremplaçables auprès de mon père, de ma jeune femme, de mes enfants, je les goûte certes, mais au moment même où je les vis avec un recul, comme si mon présent était déjà du passé. Nul abandon , aucune spontanéité. C'est peut-être cela, la fin de la jeunesse
Cl Mauriac 13 août 59

Je les regarde tous les deux sur cette photo qui fait couverture d'un des tomes du Temps immobile : la tendresse y est patente ; la joie d'être ensemble, lumineuse Oui, sans doute qu'il dut être délicat pour celui-ci d'être fils d'un tel père, surtout quand on se sent des ailes d'écritures où l'on ne manquera pas, à chaque seconde d'agacer, de décevoir ou de contrarier les attentes du père.

Je me souviens parfaitement avoir dit à mes trois filles que je pouvais parfaitement supporter de ne pouvoir être fier d'elles - je voulais dire par là que je n'en avais pas besoin ni pour les aimer ni pour les considérer et que nul impératif ne devait les inciter à être partout les premières, les meilleures etc - mais que j'aurais eu du mal à devoir en avoir honte. Quel imbécile je fis ! N'aurais-je pu simplement leur dire que je les aimais ? Et qu'à peu de choses près - le pire - je les aimerais quoiqu'il arrive ?

Quel malhonnête je fus ! J'aurais pu avouer - à moi-même au moins - que ce que j'aurais le plus redouté en mon existence c'eût été le regard silencieux mais réprobateur de mon père. Je ne crois pas que ce fût jamais le cas, j'aurai en tout cas tout fait pour que ceci ne se produisît pas. J'aurais pu comprendre que cette petite voix intérieure pointant fermement les lignes à ne pas outrepasser n'était autre que la tienne, presque inaudible, se jouant des soupirs du silence, mais tonitruante pour cette raison même. Ce miracle qui aujourd'hui encore me semble si mystérieux que je renâcle à l'admettre, où la voix se fait regard et la présence irrésistible.

Oui, celui dont nous attendons qu'il nous dise tu es honnête ; tu es un bon fils c'est toi papa ; c'est toi maman mais ton assentiment à toi nous semble toujours si immédiatement acquis que nous ne le redoutons pas véritablement.

Je corrige : qu'il est difficile d'être père ! D'avoir été les deux, je crois pouvoir l'écrire.

Quelle difficulté à surmonter ; quelle tentation permanente où ne pas sombrer : celle de parler ; de conseiller ; de faire profiter de sa misérable expérience voire plus crûment encore, de critiquer ou juger. Laisser à l'autre la lueur de son propre chemin ; n'être pas là pour guider mais seulement pour épauler et aider parfois à se relever quand mauvaise chute le fait défaillir. Tentation, oui, de se croire savoir et suffisamment sage pour devoir transmettre …

Etre père ? La vocation de se taire ; la voix même du silence.

Je lis ces lignes et comprends cet engourdissement de l'être qui les fait, l'un comme l'autre, s'empêtrer dans l'expression de leur tendresse ; de leur fierté d'être l'un à côté de l'autre. L'impossibilité radicale de communiquer, de père à fils et de fils à père, en dépit de tout notre amour, écrit le fils Mauriac. J'avais cru que cette impotence était propre aux miens. J'avais imaginé qu'elle puisait sa raideur dans une excessive pudeur à la fois nécessaire et pourtant engourdissante …

Que non ! Elle est le fait de tous ceux qui sont trop proches pour instiller d'entre eux la distance des mots.

Nous n'avons peut-être le choix, pour nous dire, qu'entre rire et silence. Ces deux-là semblent avoir pratiqué les deux.

Qu'on se comprenne bien : évidemment l'on pourra toujours écrire, avec Freud, que notre Surmoi n'est fait que de l'intériorisation des interdits extérieurs que symbolise assez bien l'instance paternelle et, vraisemblablement, s'agit-il aussi de cela. Mais ne serait ce que cela que nous y ajouterions savant plaisir à déroger, transgresser et baguenauder ailleurs.

Il y a de l'amour là, dans cette fidélité, qui fait poursuivre le chemin avec joie, et s'y éploie une majestueuse pudeur …

Cela fait bien une cinquantaine d'années que je ne redoute plus son regard mais je me surprends encore d'avoir le réflexe de vouloir lui demander ce qu'il pensait de ceci ou cela, de ce que je faisais ou écrivais. Oh je le savais bien un peu déjà et le devine encore ; le lui demander n'était pas lever un doute mais l'installer pour toujours à la place qui était sienne et lui interdire ainsi de disparaître.

Bien étrange en fin de compte ce souci d'honnêteté : non que nous fussions toujours honnêtes, il doit bien nous arriver ici ou là d'y déroger, mais plutôt que le souci de l'être ne cesse de nous en habiter comme si cette voix, surgie des profondeurs, bondissait encore de note en lointain écho pour tinter en notre âme, pas même affaibli. Or c'est bien de cela dont il s'agit où j'entends comme le refrain d'une mélodie que tu tins toi-même de ton père et lui-même … C'est un peu, en ce témoin que l'on se passe d'âme en âme, comme si le temps définitivement suspendu vous laissait à entendre identique aria que l'on se retourne en arrière ou projette vers l'horizon ; ou que les rôles s'inversant le père que j'étais devenu regardât le fils que tu n'avais jamais cessé d'être et que celui qui écrit et redoute qu'on ne lui réponde plus attendît encore qu'on le soutienne et encourage.

Il y a dans ce souci d'honnêteté de la fidélité - celle que permet cet insolite instant où vieillir et rajeunir s'équivalent, où le temps pour une fois léger à en pleurer non pas s'impose ni épaissit mais lumineux tel le souffle d'un ange entrouvre la porte.

J'aime à penser que cet étrange oasis où passé et futur s'entremêlent ait à voir avec le sourire et la légèreté de l'être … enfin soutenable. J'aime à croire qu'il ne soit ici rien de triste encore moins de tragique … l'enroulé seulement d'une mélodie qui ne peut finir ; qui est celle de l'être.