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Curieux livre que celui-ci que j'entreprends pour les miens, mes filles, mes petits-enfants, qui, néanmoins, va fouailler dans les entrailles de ces origines pourtant impossibles à excaver. Si rétives à se donner. C'est un livre rêvé parce que nul être tenant une plume ne pourra jamais ambitionner d'en écrire d'autre. Brosser un paysage intérieur qui s'étire des origines à la fin … juste avant que la main ne cède. C'est simplement écrire - décrire et raconter mais surtout pas expliquer - l'étoffe dont on se déchire ; le tissu qui nous relie au monde. Rien d'exemplaire ici ; juste de tout petits exemples. Mais la joie intense de faire revivre deux êtres à qui je dois tout et qui, encore, me font trouver la vie belle.

1- rendre grâce II- bredouillements III- Absence IV-Présences V- Présence absolue VI- nombre du mouvement VII- terres et chemins VIII- grâces IX- de l'amour X- ne pas pleurer
XI-transmettre XII- de l'humilité XIII - de la pudeur XIV - écarter la violence XV de la gratitude XVI de la fidélité XVII - de la tolérance XVIII- de l'honnêteté XIX - de l'humour XX- de la tempérance

 

De l'amour

« Moi, mon fils, je n'ai pas étudié comme toi, mais l'amour qu'on raconte dans les livres, c'est des manières de païens. Moi je dis qu'ils jouent la comédie. Ils ne se voient que quand ils sont bien coiffés, bien habillés, comme au théâtre. Ils s'adorent, ils pleurent, ils se donnent de ces abominations de baisers sur la bouche, et un an après ils divorcent! Alors, où est l'amour? Ces mariages qui commencent par de l'amour, c'est mauvais signe. Ces grands amoureux, dans les histoires qu'on lit, je me demande s'ils continueraient à aimer leur poétesse si elle était très malade, toujours au lit, et qu'il soit obligé, l'homme, de lui donner les soins qu'on donne aux bébés, enfin tu me comprends, des soins déplaisants. Eh bien, moi je crois qu'il ne l'aimerait plus. Le vrai amour, veux-tu que je te dise, c'est l'habitude, c'est vieillir ensemble. Tu les veux avec des petits pois ou avec des tomates, les boulettes? » 
Cohen Le livre de ma mère

Dois-je avouer qu'en lisant ces lignes, je ris aux éclats d'abord ; puis esquissai un sourire puis enfin, plus gravement, me mis à réfléchir en songeant que, de cet amour dont elle parle, en réalité, je ne saurais rien dire, ou presque, de pertinent. Voudrais-je écrire un dictionnaire des faux-amis ou des vrais dilemmes, sans doute commencerais-je par là : amour. C'est en tout cas par là que je commencerais un traité de morale ! Sans doute par là que je finirais une métaphysique.

C'est que, d'amour, il en est de si nombreuses versions que c'en vous donnerait vertige si nous n'en ignorions la plupart. Il est celui, physique, qui n'est jamais que tribut payé à la bête ; il est cette dilection qui vous porte vers les choses et vous prédispose à les goûter, consommer ; il est ce sentiment qui vous porte vers l'autre qui vous fait, parfois, être généreux au point de vous oublier vous-même, mais aussi fragile que fleur sous la grêle ; il est celui, moral, qui claque comme un devoir ; il est celui métaphysique qui demeure pour une grande part mystérieux ; il est enfin celui que la Bible proclame que le divin nous consacre.

Je pourrais - je devrais - les évoquer, les uns après les autres et, sans doute le ferai-je un jour ailleurs. Ce n'est pas le lieu ici.

Commencer par ceci qui est l’ambiguïté du génitif. On connait la différence entre génitif objectif et subjectif : l'expression l'amour de ma mère peut tout aussi bien désigner l'amour que je porte à ma mère que celui qu'elle me porte ; dans le premier cas, le génitif porte sur l'origine ; dans le second sur la destination.

Pourquoi ? Sans doute parce que la relation est biface ; réciproque ou, plus exactement, vise à l'être. A<->B. Comment entendre ceci sinon, plus même qu'une rétroaction, mieux qu'une relation en feed-back, comme une boucle infinie d'où aucun des protagonistes ne sort intact ou indemne, où ce serait la relation elle-même qui bouleverserait l'autre en même temps qu'elle vous altérerait. Sûrement parce qu'elle peine à l'être, échoue souvent à y parvenir, mais, en tout cas, peine à le demeurer.

La mère de Cohen, femme d'un autre temps et d'une autre culture, sans doute disparue, ne pouvait voir dans l'amour -faussement - romantique vite attribué aux gentils, autre chose qu'un leurre. Aurait-elle pu lire Belle du Seigneur ? Sûrement non ! ou l'aurait désapprouvé.

C'est que, pour elle, mariage passe avant amour dont il n'est même pas synonyme ; ne devrait surtout pas l'être. C'est que l'amour pour quoi elle avait été éduquée n'était pas biface. Il n'y était question que de donner, éventuellement de se sacrifier ; de craindre - dans la Bible synonyme d'aimer - en tout cas de se soumettre. Et d'en être heureux, en tout cas fier. Certainement pas de recevoir. La mère était là pour honorer son seigneur et maître ; protéger et aimer son fils … et préparer table et repas pour le soir du shabbat !

Culture misogyne ? Sans doute ! non pas machiste pour autant : elle n'en eut jamais la vulgarité. Mais culture, en tout cas, qui sut faire place d'honneur aux mères ; jamais à la femme qu'elle ignora superbement … en réalité craignit. Je n'ai jamais compris, en tout cas admis, cette configuration insidieuse qui sut d'emblée placer la femme à la place d'honneur mais l'y reclure immédiatement. A moins que je n'eusse trop bien compris et que ce ne fût pour cette raison même. Qui me fait, aujourd'hui encore avoir en horreur, souvent, en méfiance, toujours, les définitions a priori, les catégories péremptoires … les certitudes.

C'est ce côté biface que je veux évoquer ici.

Toi, maman, tu aimas la vie, éperdument. En tout cas n'eus-tu de cesse de le proclamer ta vie durant, presque jusqu'à la fin. Contrairement à papa qui sembla toujours s'attarder ici, comme si les épreuves passées devaient se perpétuer encore un peu tout au long de ce chemin pour lequel il n'était en rien armé ; contrairement à papa que tu sus néanmoins assez accompagner pour lui donner envie de fils. D'avenir, au moins provisoire.

Mais qu'est-ce qu'aimer la vie ? Aimer vivre simplement ? Etre ici et maintenant ? Y agir, y œuvrer ? Y glaner quelques plaisirs ? O que tu fus gourmande ! Tu n'étais pas alsacienne pour rien alors que pourtant tu ne fut pas cuisinière bien sophistiquée ! Mais justement tu n'étais pas femme d'action ; peu d'écriture ; de paroles seulement.

C'est sans doute jouer psychologie facile mais il ne me fait pas de doute, à l'instar de Freud, que la manière dont nous mangeons signale assez bien le rapport que nous entretenons avec le monde. Dès l'épisode de l'arbre de la connaissance, il est question de manducation comme si, manger était une partie même de notre problème - notre implacable pesanteur. C'est que manger c'est ramener à soi, avaler, c'est-à-dire assimiler ; c'est prendre et détruire. Une partie de la relation, certes, mais pas la plus glorieuse ; pas la plus généreuse en tout cas. La mise en évidence que nous ne saurions vivre sans en même temps détruire, saccager ; tuer.

Prendre c'est à dire tout le contraire de donner. Freud nous a appris que tout trouble psychologique se traduisait toujours par un trouble de la fonction alimentaire - trouble pas nécessairement pathologique et, le plus souvent il ne l'est effectivement pas, mais pouvant aisément le devenir.

On peut interpréter ceci comme une faute, dès lors non pas circonstancielle mais ontologique. Ce fut le fait des religions mais les religions n'ont que culpabilité à la bouche pour nous mieux soumettre. Ce serait une erreur.

De la même manière que le récit de l'arbre peut parfaitement être entendu comme la toute première étape de l’odyssée de la conscience, ainsi ce récit, qui insiste sur la manducation – le texte dit  fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin (Gn,3,3)  ce fruit n’est jamais nommé et rien ne dit qu’il se fut agi de pomme – en revanche le lien avec les yeux qui se dessillent est répété à de nombreuses reprises. Voici qui établit un lien très étroit entre l’acte de la connaissance, celui de la conscience et celui alimentaire de l’alimentation. Qu’il s’agisse d’analyser, c'est-à-dire de découper ; de synthétiser, c'est-à-dire de rassembler ; de concevoir c'est-à-dire de ramener à un identique, quantifiable et répétitif ; d'expliquer en posant des liens, donc en rapprochant de qui souvent est disjoint et en ne l'imaginant que de façon constante; toujours il s’agit de ramener au même, de tronquer, découper parfois, même si seulement en représentation, d'abstraire, de retirer ce qui intéresse et de rejeter le reste ou de le tenir pour négligeable.

Manger et penser reviennent au même : identifier, assimiler ; réduire. Ces deux actes, parce que ce sont des actes, même la pensée, ne tolèrent la différence que pour la réduire ; la nier ; la tenir pour menu fretin.

C'est en ceci que l'amour, au delà des apparences vaines du désir, introduit une nouveauté qui vient télescoper l'endémique uniformisation à quoi nous sommes habitués, asservis, réduits. C'est que, même en son aspect génétique, la relation appelle et produit incessamment de la différence. C'est une évidence pour la reproduction par sexualité qui ne connait de ressemblance que dans les cas si particuliers des naissances gémellaires - et ce n'est donc assurément pas un hasard si les jumeaux sont systématiquement vu comme des catastrophes dans les récits mythiques. Ce l'est évidemment dans la relation à l'autre que ce soit dans son versant sentimental ou seulement social voire communicationnel : si par la relation à l'autre je cherche à m'en approcher, c'est qu'il est loin, ailleurs, autre : la relation suppose cet écart et cesserait en même temps que lui ; autant dire qu'elle se doit d'inventer un équilibre sans cesse menacé, une approche qui réussirait de ne jamais totalement réussir : « Cette absence de l’autre est précisément sa présence comme autre. » [1]

Je tiens cette relation pour essentielle, je veux dire, qu’elle engage l’essence même de l’être ; je tiens cette relation pour existentielle, je veux dire par là, qu’elle engage toute notre existence et lui donne un sens auquel elle n’échappera pas. Je tiens cette relation pour morale je veux dire que c’est elle qui justifie le tri d’entre ce que nous admettons et jugeons bon et que nous récusons et condamnons.

Elle est centripète ou centrifuge ; ou bien encore bi-directionnelle.

On aimerait vanter une relation qui serait exclusivement don, sans retour : gratuite. Je ne sache pas d’organisme qui n’y viendrait à s’épuiser, parasité qu’il serait par tout ce qui se nourrirait de lui. Réduit au même, assimilé ! L’amour que suggère la mère de Cohen est de cet ordre là : pure abnégation et ce n’est certainement pas un hasard s’il évoque le respect des filles de la Bible pour leur seigneur. Cette relation, purement généreuse, exclusivement donatrice, signe ce que le grec nommait la bonté de la race quand il s’agissait d’animaux, ne saurait être que le fait de l’être au sens absolu, de l’absolu de l’être. Ce qui garanti l'être en son intégrité ; ce qui l'augmente. Seul le divin en est capable sans se détruire lui-même. Cette mère, qui n'a pas de moi, est sans doute émouvante - et bien sûr aimable ! - mais que dire de ses deux hommes - son mari et son fils - qui ne se posent pas même la question du miracle de cette porte qui s'ouvre toujours devant eux au retour de la synagogue ? qui ne se soucient pas plus que de coutume ou bien, pire encore, estiment la chose normale, de cette femme attendant, silencieuse, derrière la porte après avoir tout préparé qui s'accommodent si bien de sa soumission [2]

Pourquoi cette gêne ressentie devant cette mère qu'on dira exemplaire ; devant cette dévotion filiale, belle offrande esthétique, certes, mais cachant mal l'égotisme de l'enfant chéri vite habitué à ce qu'on le serve …

Maman, c'est ceci assurément que j'aurai aimé aussi chez toi ! Cette joie de donner mais ce refus de disparaître. Tu ne cédas en rien aux sirènes maussades de ton époux et, quand même tu l'accompagnas et l'épaulas, tout au long de sa vie, afin qu'il se s'y laisse pas engloutir derechef, tu n'en épousas ni les noirceurs ni les affres. Tu savais que ni cire dans les oreilles ni liens solidement serrés ne suffiraient jamais pour n'y pas succomber : sagement tu te tins à l'écart et maintins là - au plus proche de l'horizon, cet halo de lumière qui fit la vie moins triste pour tous - et même désirable, parfois. Quand même tu portas la gloire d'être mère avec une insolente fierté, jamais tu ne toléras de t'y dissoudre. Certes, le regard que tu portas sur tes fils eut toujours cette délicieuse superbe de qui est assuré déjà d'avoir vaincu en l'épreuve, mais sitôt ceux-ci partis, tu repris ta route, une activité, un rôle : tu n'avais renoncé à rien ; même les parenthèses que tu t'étais ouvertes étaient poreuses.

Mère tu étais, mais te refusas de n'être que cela.

On peut trouver des mots, des théories même, pour expliquer cette étonnante sagesse de pouvoir concilier en soi la mère et la femme. Plus nombreuses sont les cultures qui encensèrent d'autant mieux les mères qu'elles eurent préalablement enterré les femmes. C'est pour ceci que j'aurai adoré la figure de Veturie : des deux bras éplorés tendus vers son fils elle proclame que la folie des hommes est toujours la certitude de la double défaite des femmes et des mères. Ou celle des Sabines séparant pères et maris. Car quand s'insurgent les femmes, que même seulement elles interviennent, au tumulte des batailles ou dans le murmure des prières, l'histoire subitement bifurque. Et se taisent, au moins un moment, les armes.

Il y a, ici, quelque chose de l'alchimie de la réconciliation ; le grand œuvre de la conciliation.

Des ultimes paroles sur la croix, nulle n'aurait pu mieux te blesser que la troisième - Femme, voici ton fils ; fils, voilà ta mère. - où beaucoup virent d'abord la nécessité d'assurer protection et tutelle à être toujours présenté comme inférieur, en tout cas trop faible pour se diriger seul ; où quelques uns virent l'égard du à la mère, à sa fonction dès lors sacralisée. Mais toi, tu lui donnas d'emblée cette interprétation, pas si éloignée que l'on pourrait croire, de celle proposée par M Serres : l'adoption. En cette sorte d'amour, mais en toutes au reste, il est affaire d'élection ; de dilection. Jamais de négation. Non plus que d'abnégation.

De choix ; d'adoption et de présence. S'achèvent ici la race et la puissance de la filiation. Demeure, assurée d'elle-même autant qu'inquiète, la conscience qui s'affirme dans l'accueil de l'autre et la présence offerte. Qui, je l'ai écrit déjà, ne se résumait pas pour toi au choix de l'époux mais engageait également l'accueil des enfants, invités, choyés et protégés tant que nécessaires, mais avec qui nulle relation de dépendance ou de possession ne serait acceptable, supportable ; désirée. Ni ne fut nouée.

 

A l'autre extrémité, la relation centripète, je veux dire celle qui le serait exclusivement : c'est celle de l’usurier ; du parasite ; de qui prend mais ne rend rien ; qui est le fait soit de l’avaricieux absolu ; soit de Narcisse. On ne m’ôtera pas de l’idée qu’à la monstruosité près, ou à l’extrême fragilité du nouveau né, nul ne saurait être parasite pleinement, ni opportunément. Même le rat des villes, tout parasite qu'il soit du fermier général, sera, volontairement, parasité par le rat des champs qu'il aura invité d'une part, et, involontairement par le fermier général qu'il aura, par le tapage de son festin, réveillé [3] ! Non ! décidément, la relation est circulaire. Hegel la dirait dialectique et y verrait une des figures incontournables de la domination. Je la crois plutôt circulaire, au sens complexe d'un système où chacun constitue l'autre. Incontestablement la mère fait l'enfant. Mais qui, sinon l'enfant constitue la mère en tant que mère ? Certes, dira-t-on, la mère ne cessera jamais de l'être et couvera son fils d'un souci protecteur bien après que ce dernier eut atteint l'âge adulte. Certes, le fils, en incontournable égoïste ivre d'indépendance devra bien chercher ailleurs que dans le giron originel de quoi étancher son avenir. Certes, la relation n'est pas tout-à-fait équitable, elle n'en est pas unilatérale pour autant. Ici, par delà calculs et intérêts, dévotion ou sacrifice, désir ou identité, ici, oui, il y a quelque chose qui se donne et ne s'échange pas ; qui est la vie. Parce que la vie est un don.

Nombreux en revanche ceux qui, quoique donnant parfois, font de l’autre un simple truchement et s’érigent eux-même en finalité extrême, incapables de s'extirper de leur moi si petit et misérable. Pourtant exister, quoiqu'on fasse, est affaire de relation, de soi au monde, d'un milieu intérieur à un milieu extérieur : refuser cette relation, voire la nier jusqu'au délire, relève de la pathologie ou de la malignité. Narcisse en est la figure mortifère mais doit-on oublier que son histoire commença par l'amour éconduit d’Écho ? Tout dans cette histoire suinte le si dangereux mimétisme jusqu'à Écho qui ne peut que répéter les ultimes mots des autres … et finir par lasser. [4]

Il n'est, décidément, de vie, de chemin et de vérité mais j'aurais pu écrire d'amour, que dans ce subtil équilibre, à réinventer sans cesse, que tout, toujours menace, mais que tout conjointement contribue à restaurer, entre ce qui se donne et se reçoit. C’est cet équilibre que je veux comprendre où je vois la seule dignité possible.

Je ne le vois pas dans la sexualité qui n'est ni plus une apothéose qu’une descente aux enfers : une cruelle malédiction – au sens plein du terme qui dit le mal et se dit mal  - fait qu’on ne sort jamais de la forteresse de nos sensations et donc cette voie, réduite à elle-même, ne mène à rien, à nul autre, rien qu’à soi-même. A elle seule elle est narcissique. Nécessaire pourtant qui nous porte vers l’autre. Un support sans doute ; un vecteur peut-être ; une finalité, assurément non. Je ne le vois assurément pas dans la noblesse d'une ferveur qui, pour mieux servir et se prémunir plus puissamment des pesanteurs de l'affairement ordinaire, s'en irait à l'écart du monde jouer méditation et prière comme s'il était jamais possible de se dispenser d'agir, d'être au monde avec l'autre. Je ne le vois pas plus dans un quelconque déluge sentimental qui fait trop insistance sur ce qui vous meut mais si peu sur ce que l'on est capable de mettre en mouvement.

Je sais que sous amour l'on peut entendre beaucoup ; je sais qu'il est en vérité puissance autant qu'acte ; force autant que défaillance ; vie de l'esprit autant que tressaillement du corps. Nul mieux que les mères ne peuvent nous en donner idée précise.

Et ne déteste pas que les femmes se révèlent aussi un peu par le départ de leur fils.

 


 1)E. Levinas, De l’existence à l’existant, p.163

2)

Elle ouvrait la porte sans qu'ils eussent eu à frapper. Le père et le fils ne s'étonnaient pas de cette porte qui s'ouvrait magiquement. Ils avaient l'habitude et ils savaient que cette guetteuse d'amour était toujours à l'affût. Oui, à l'affût et tellement que ses yeux, guetteurs de ma santé et de mes soucis, m'indisposaient parfois. Obscurément, je lui en voulais de trop surveiller et deviner. O sainte sentinelle perdue à jamais. Devant la porte ouverte, elle souriait, émue, digne, presque coquette. Comme je la revois lorsque j'ose et comme les morts sont vivants. « Bienvenus », nous disait-elle avec une timide et sentencieuse dignité, désireuse de plaire, émue d'être digne et embellie de sabbat. « Bienvenus, paisible sabbat », nous disait-elle. Et de ses mains levées, écartées en rayons, elle me bénissait sacerdotalement et regardait, presque animalement, avec une attention de lionne, si j'étais toujours en bonne santé ou, humainement, si je n'étais pas triste ou soucieux. Mais tout était bien ce jour-là et elle aspirait l'odeur du myrte traditionnel que nous lui apportions. Elle frottait les brins entre ses petites mains et elle en humait l'odeur un peu théâtralement, comme il convient aux gens de notre tribu orientale. Elle était alors si jolie, ma vieille Maman qui se mouvait avec peine, ma Maman.
Livre de ma mère, II, fin

3) La Fontaine, Le rat des villes et le rat des champs

4) Ovide Métamorphoses Livre III Légendes thébaines : Narcisse et Écho (3, 339-510)