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Curieux livre que celui-ci que j'entreprends pour les miens, mes filles, mes petits-enfants, qui, néanmoins, va fouailler dans les entrailles de ces origines pourtant impossibles à excaver. Si rétives à se donner. C'est un livre rêvé parce que nul être tenant une plume ne pourra jamais ambitionner d'en écrire d'autre. Brosser un paysage intérieur qui s'étire des origines à la fin … juste avant que la main ne cède. C'est simplement écrire - décrire et raconter mais surtout pas expliquer - l'étoffe dont on se déchire ; le tissu qui nous relie au monde. Rien d'exemplaire ici ; juste de tout petits exemples. Mais la joie intense de faire revivre deux êtres à qui je dois tout et qui, encore, me font trouver la vie belle.

1- rendre grâce II- bredouillements III- Absence IV-Présences V- Présence absolue VI- nombre du mouvement VII- terres et chemins VIII- grâces IX- de l'amour X- ne pas pleurer
XI-transmettre XII- de l'humilité XIII - de la pudeur XIV - écarter la violence XV de la gratitude XVI de la fidélité XVII - de la tolérance XVIII- de l'honnêteté XIX - de l'humour XX- de la tempérance

Grâces

On ne s'en rend pas compte immédiatement ; et l'impression en est même plus vive du contraire, mais, résolument, il est plus aisé de donner que de recevoir car il y faut cette once d'humilité qui offre à l'humanité la grâce de l'élégance. Il en va de même de ce merci que l'on prononce si souvent dans une journée sans y songer même, comme usuelle formule de politesse. Qui pourtant a source dans la récompense mais aussi dans la grâce que l'on accorde à quelqu'un.

Il m'est arrivé parfois de songer à ce qu'est ce don que l'on accorde et qui, finalement, a d'autant plus de valeur qu'il aura été gratuit. Est-ce pour cela que l'on remercie rarement ses parents ? D'estimer, que vous avoir fait naître, leur créait plus d'obligations à eux que de reconnaissance à nous ? De penser que ce qu'il donnait était du ?

Sottise !

A qui s'inquiète de la dette contractée à l'égard de ses parents on répond usuellement que ce sera en faisant de même à l'égard de ses propres enfants que l'on se rendra quitte.

Sottise encore !

Je le sais aujourd'hui, quand se joue le grand œuvre de la création il ne peut être que grâce : non pas charité, bien plus qu'amour ; ce qui incommensurablement s'offre quand attente de rien. Sans demande de rien. Pour la beauté du geste. Je le sais depuis peu, et le compris dans cette cabbae où je ne l'attendais pas, suppose de chacun, mais d'abord de celui qui donne, qu'il se retire et se taise. Et laisse toute la place à l'œuvre.

J'avoue j'aurai été ravi tant à ton égard papa qu'au tien maman d'avoir pu, à temps, avant que vous ne partiez, vous remercier de ce que je vous devais.

J'aurai peut-être moins la crainte d'appartenir à cette engeance terrible des fils …

 

Ces deux textes :

 

Papa,

Il est assurément des moments, tristes et gais en même temps : celui qui s’éloigne retourne incontinent son regard sans déjà plus nous entrapercevoir ; celui qui advient porte si loin son œil qu’il esquive ceux qui s’approchent. Ces deux-là se croiseront, parce qu’en route, il n’est ni de début ni de fin, que les sentiers se parcourent dans tous les sens. Dans les affres du périple d’autrefois, se parlaient-ils vraiment ces pèlerins ? empressés qu’ils durent être de rejoindre Compostelle pour les uns, de s’en retourner chez eux, pour les autres. Le trop jeune adulte, aux troubles pétillants ou turbulents, enfourche son avenir avec une telle impétuosité qu’il n’entend plus la parole sage de l’ancien ; quand il ne la brocarde pas ! L’aïeul, lui, patient, presque trop, désapprend de parler, renonce à conseiller, trop sûr de n’être plus entendu ; devinant bien que le temps ferait l’affaire que lui ne parvient plus à accomplir. Tous, ils se croisent… et se ratent ! comme ces aiguilles finement ciselées des horloges du grand siècle : l’une si fine, l’autre si ventrue qu’elle parait gonflée d’une importance usurpée. Elles se chevauchent, se croisent, à intervalle si régulier qu’on y soupçonnerait quelque connivence coupable ! Las ! Elles ne pointent pas la même réalité ni ne scandent les mêmes impatiences. La première, besogneuse veut pointer loin vers l’avant et chemine avec la lenteur de qui croit voir loin ; la seconde, empressée, néglige l’instant pour se jeter sur sa destinée.

Tous ainsi, se rencontrent et se ratent, comme si la fortune se jouait d’eux, ou que la liberté naquît précisément de cet escamotage-ci !

Je voudrais pourtant, aujourd’hui ne rien rater de cet instant si précieux où je me perds en même temps que je me retrouve, où du désert croît ce qui me désaltère.

Je ne parviens pas à oublier cet instant suave et angoissant pourtant où ma fille, pour la première fois, m’appela papa, où j’eus, à la fierté mêlée, le sentiment d’usurper un titre qui n’était pas le mien, mais le tien. Je sus, à cette seconde, que je devais prolonger, ou le tenter du moins, l’écho de ma propre enfance, et transmettre tout ce que j’avais reçu en partage.

J’aurais, sans doute, passé mon enfance à craindre : craindre les fracas tonitruants des feux d’artifice qui ébranlaient mes entrailles ; craindre les remontrances un peu sèches que je devais à coup sûr mériter mais me laissaient nonobstant désemparé ; craindre surtout qu’un jour tu dusses avoir honte de moi. Sans doute n’eus-je jamais eu si peur que du silence désapprobateur.
J’ai tenté, dans ce chemin si chaotique, de rester fidèle aux échos lointains, mais si vivants de cette parole liée, pour moi, au silence de la paternité. Je ne sais ce que je réussis, peu sans doute ; mais tellement, pourtant : de pouvoir encore, même aujourd’hui, même à cette croisée si douloureuse, me présenter devant toi et t’assurer que de ton fils tu peux encore n’avoir pas honte.

Sans doute me crois-tu loin de cette émotion qui t’est chère, où la foi vibrionne des ultimes rémanences d’Isaac et de Jacob ; sans doute devines-tu en moi l’intellectuel rassis de trop de ratiocinations stériles ; y redoutes-tu l’écueil d’une défaite programmée.

Comment te dire, qu’à ma manière, je prolonge l’écho ; que j’ai, en digne fils des siècles enfouis, pris à bras le corps les éclisses brisées de la table originelle et tenté de les rassembler pour qu’à nouveau résonne la promesse originaire, la parole donnée, la digne mélopée de la fidélité.

Je veux dire ici ce que je dois et la fierté de le devoir. Je veux écrire ici combien nous nous croisâmes sans nous manquer où je vois la grâce non de l’instant mais de l’être, d’un leitmotiv sans cesse amplifié. Des mille et une ramures qui dessinent le parcours, nul n’est besoin de dénombrer celles que l’on doit aux siens : ce sont comme les notes obsédantes d’une musique de fond, que l’on n’oublie jamais pour s’être gravées aux arcanes profondes de notre âme ; comme ces images presque enfuies que la moindre nostalgie réparatrice réveille brusquement et qui exigent, comme une évidence, d’être recolorées au rythme des jours, des espérances et des courages.

Je crois bien que l’on ne change jamais autant que nos forfanteries nous le font ironiquement prétendre, et beaucoup plus, pourtant, que nos errances nous le laissent accroire. Comme les croches subtilement égrenées au fil de la partition, qui ne résonnent qu’unies harmonieusement à celles qui les précèdent et succèdent, nous nichons, espèces esseulées mais solidaires, sur la portée invraisemblable des temps, disposés seulement à transmettre une parole qui n’est pas la nôtre, un engagement que nous désirons ardemment devenir nôtre.

Se tenir debout, la main gauche ouverte pour saisir des temps enfouis ce qu’il importe de ressusciter, la main droite tendue pour offrir à ceux qui nous suivent, cette flamme que nous nous efforçâmes de ne pas laisser s’éteindre. Toi, à ma gauche, mes filles à ma droite, formez tout mon être, et le sens si gourd, dont je désire réverbérer la rémanence. Ne pas être en quête du passé, comme d’un vain remord, mais au contraire comme d’un effort engagé depuis toujours à ne rien laisser se perdre dont nos poursuivants pussent avoir besoin.

Ce sens, c’est celui d’une famille, d’un peuple, d’une alliance jamais satisfaite, qu’importe, c’est tout un, car tout l’engagement de l’être ; dans l’être. Savoir que jamais l’on ne sera le dernier chaînon car devant nous pointent déjà les impétuosités qui nous dénieront pour consentir demain ; qui se dresseront bientôt pour un jour se tourner vers nous et tenter d’y recueillir ce chéneau qui nous soutint, ce refrain lancinant qui nous porta, et que nous rapportons désormais.

Je sais, je devine, je sens plus que je ne puis la comprendre ce tourment à être qui te vit embrasser la vie avec la retenue d’un sage grec à qui on ne la fait pas, ou plus ; mais la saisir à pleine main néanmoins, soutenu que tu fus, étayée que fus ta peine par cette rage de vivre, et ce plaisir inextinguible à vivre de celle qui t’accompagne et que tu nous offris comme mère.

Je suis le fils, écartelé de cette synthèse impossible, mais entêtante, obstinée et impérieuse, entre l’amour de la vie, et l’impuissance à la saisir ; entre la rage du désespoir et le courage obligé ; je suis le fils de ces routes ici entrecroisées où l’ambivalence me pousse sans cesse à ouvrir les mains et saisir les choses, les êtres et les pensées pour les mieux enrober d’être et d’amour ; et me retient en même temps dans la tristesse sourde de demeurer comme étranger à moi, aux autres, aux choses. Comme si quelque chose d’irréparable avait été commis, et le fut, mais qu’il fallût pourtant, encore et toujours, prolonger l’effort si surhumain de n’être qu’humain.

J’ai appris cela de toi, de vous deux, comme un rêve impossible, comme d’une utopie qui trouvât néanmoins sa terre, qu’il était toujours souhaitable, mais impérieux en réalité, de tenter cette aporie invraisemblable d’aimer en soi cet humain qui brame et semble ne pas vous aimer ; de croire en cette humanité qui étouffe et nous étouffe mais demeure notre unique horizon ; pourtant.

Imiter le Seigneur qui baissa les yeux devant l’ignominieuse réalité de l’humain, sans détourner le regard, c’est aujourd’hui, demain ne succomber jamais, tenter toujours l’alchimie improbable où le rêve s’allie au possible pour inventer cela seul que nous reçûmes en héritage, et devons transmettre : l’amour, le chemin et la vie.

Je te le dois, je vous le dois et en veux rendre grâce ; à toi, à vous.

Et tenter de ne pas démériter en espérant le transmettre à mon tour

 

Maman,

Comment écrire sur elle sans tomber dans le pathos ? Comment ne pas écrire sur elle qui est partie ; qui attendait tellement cela. 

Je ne veux pourtant pas la laisser s'éloigner sans au moins suggérer tout ce que je lui dois. Oh je sais bien : les mères de garçons sont envahissantes et demeurent pour eux comme une intouchable icône. Elle ne l'était pas : fière de ses garçons, assurément mais à sa manière discrète. Et même si je l'entends encore me dire ferme ton manteau il fait froid ce n'était finalement que pour payer son écot à cette maternité que nul ne saurait désapprendre. 

Elle était la femme d'un seul : mon père ; et n'attendait que de le rejoindre car de ceci elle était assurée : de l'autre côté elle allait le retrouver. Je ne peux même pas écrire que cet amour fût envahissant ou qu'il nous exclût : elle parvint tout au long de notre enfance à ménager le temps de ses fils et celui de notre père sans que nous en soyons jamais lésés. Mais si vocation elle se sera donnée, ce fut bien celle-ci : l'accompagner, l'épauler lui qui en avait tant besoin. 

Comment ils se sont rencontrés ? je le sais à peu près ; je sais surtout que ce fut un peu comme dans les contes où l'éclair fut assez vif pour briser la nuit où mon père se fut laissé enfermer . Il vit enfin une rive où accoster ; une vie enfin offerte après tant de dénégations. Elle, séduite par ce grand ténébreux se nourrissant de musique, de poésie et de blessures ouvertes, vit un continent s'ouvrir et la trappe rabattue de la tragédie. Elle laissa tout pour lui, son métier tout juste commencé ... en ces temps-là la chose était ordinaire. Il m'arrive néanmoins de songer qu'elle épousa mon père comme on entre dans les ordres, non tant pour fuir, que pour s'ouvrir les portes de l'infini... 

J'ai retrouvé ces derniers jours, son journal intime et ses lettres à mon père : je n'ai pas voulu les lire ni pénétrer une intimité qui leur appartint mais je sais que leur rencontre emporta tout et dévia des routes qui semblaient toutes tracées. Je garde le souvenir de ce regard qu'elle offrit à mon père à son dernier retour d'hôpital, tendre bien sûr, ivre de sollicitude assurément, mais amoureux surtout : subitement ils avaient vingt ans ! Ma vie durant, plus ou moins consciemment, j'y aurai vu un modèle que je ne sus accomplir. 

Peut-être est-il trop difficile de relier ainsi les deux rives : eux parvinrent à éclairer l'ilot de leur intime ; se refusèrent, plus que n'échouèrent d'ailleurs, à parcourir l'espace ouvert de la socialité, de l'amitié ; j'ai réussi à peu près ce dernier et me réjouis de la force que me donne l'amitié mais ai sottement laissé se galvauder la friche de l'intime. 

Il y a quelque chose dans cette famille, décidément, qui signe l'inachèvement. 

Mais il est d'autres rives encore ! 

Elle, issue du monde ouvrier, dont elle conserva la fierté tout autant que la solide envie d'en sortir sans jamais céder à la tentation de le renier, exhalait tout ce que l'Alsace pouvait suinter de gourmandise certes mais d'austérité luthérienne. Trop vite grandie par la charge d'une soeur dont il fallut s'occuper et les frasques d'un père que la dive bouteille autant que l'ennui tenaient éloigné du foyer, elle avait l'âme d'une protectrice. Plus mère que femme, peut-être ; sans doute. Et ce n'est pas l'intime fêlure de mon père, fracassé par la guerre, les camps et une jeunesse solitaire qui en réfréna l'élan. Assurément elle dut pour lui conjuguer amour, tendresse, complicité mais je la devine malaisément passionnée. Ou alors à sa manière à elle, pudique, pour ne pas écrire pudibonde. Elle aimait la vie contrairement à mon père qui s'y attardait, faute de mieux, parce qu'il le fallait bien mais que tout appelait ailleurs. Elle le retint, de longues années et m'étonne encore du miracle, qu'elle créa, de lui faire désirer l'avenir de ses deux fils quand il s'en refusait un pour lui-même. 

A sa façon, elle incarnait une des deux rives de mon histoire : elle, c'était la Krutenau, aujourd'hui quartier propret et bobo comme on dit, quand il était autrefois celui, mal famé où l'on s'abstenait d'avouer habiter quand à l'opposé mon père représentait la Robertsau, ses rues chic et son avenue droite et fière flanquée d'hautaines villas. Elle a réuni pour nous ces deux mondes dont je suis pétri, sans y pouvoir mais, sans parvenir ni plus à y appartenir qu'à le désavouer. 

C'était au fond une grande amoureuse qui aimait les siens, bien sûr mais les autres. Chez elle, cette mansuétude, qui allait rarement jusqu'au geste, mais éclairait son regard lui faisait toujours souligner ce qui chez l'autre était aimable plutôt que de brandir les faces sombres. Elle ne jugeait pas ! jamais ! c'est une grande qualité. Elle ne demandait rien pour elle mais s'enquérait d'abord de ce qu'elle pouvait faire pour vous. Empesée dans un corps trop gourd et lourd pour elle, elle apprit au contact de mon père qui n'aima rien tant que le silence méditatif, à s'enfermer dans l'étroit cercle de sa famille ; désapprit de nouer quelque amitié que ce soit. Elle dut en souffrir peut-être, à moins que sa peur du monde extérieur ne l'y confortât. Ces deux-là vécurent seuls, ou presque. Ils se suffisaient à eux-même et je ne puis m'empêcher de songer que c'est à la fois digne et bien dommage. 

Dans cette famille on se s'embrassait pas ; ou seulement les très jeunes enfants. La tendresse ne passait jamais par le corps : on ne se touchait ni ne caressait ! non plus que par le verbe : on eût même cru déchoir d'avouer un sentiment ou son émotion. Ne restaient que les regards : mais les siens emportaient tout. J'eus, je le sais aujourd'hui, du mal à désapprendre ce mutisme du corps et mes filles me disent encore combien j'eus difficulté à leur dire que je les aimais quand même elles l'eussent toujours su et vécu. On n'imagine pas l'effort qu'il me fallut déployer pour saisir une main, embrasser ! Quelle entrave me retenait à dire je t'aime ou je suis fier de toi à l'une de mes filles ! où j'ai longtemps considéré autant d'impudeur que de pléonasme. Sottement ! J'y parviens désormais ; un peu ; mieux. J'ignore encore à quoi je dois cette ankylose : à toi, ma mère ; à cet engourdissement huguenot de l'âme ; aux lourdeurs teutonnes ; à mes propres peurs ? qu'importe d'ailleurs puisqu'elle me fit ne jamais être gêné de tes retenues. Et toujours soutenu par tes regards. 

Pars l'esprit apaisé : tu as eu la grâce de nous offrir une enfance joyeuse, une jeunesse sereine. Rien de ce que je te dois ne m'entrave ; tout m'y révèle. 

Merci Maman pour tout !