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Curieux livre que celui-ci que j'entreprends pour les miens, mes filles, mes petits-enfants, qui, néanmoins, va fouailler dans les entrailles de ces origines pourtant impossibles à excaver. Si rétives à se donner. C'est un livre rêvé parce que nul être tenant une plume ne pourra jamais ambitionner d'en écrire d'autre. Brosser un paysage intérieur qui s'étire des origines à la fin … juste avant que la main ne cède. C'est simplement écrire - décrire et raconter mais surtout pas expliquer - l'étoffe dont on se déchire ; le tissu qui nous relie au monde. Rien d'exemplaire ici ; juste de tout petits exemples. Mais la joie intense de faire revivre deux êtres à qui je dois tout et qui, encore, me font trouver la vie belle.

1- rendre grâce II- bredouillements III- Absence IV-Présences V- Présence absolue VI- nombre du mouvement VII- terres et chemins VIII- grâces IX- de l'amour X- ne pas pleurer
XI-transmettre XII- de l'humilité XIII - de la pudeur XIV - écarter la violence XV de la gratitude XVI de la fidélité XVII - de la tolérance XVIII- de l'honnêteté XIX - de l'humour XX- de la tempérance

 

De la violence … ou la logique du tas de sable

Ce tableau de Goya résume à lui seul tant la thèse de René Girard que celle de Michel Serres - on ne peut ainsi s'étonner qu'ils l'utilissassent tous les deux. Les deux protagonistes se battent mais comment ne pas voir combien ils se ressemblent. Ils s'enfoncent dans le marécage : c'est bien l'indistinction qui produit la violence. Mais c'est bien l'indistinction que produit la violence en un cercle infernal. Mais le monde qui les entoure est lui-même totalement flou comme s'il avait été lui-même englouti par la violence des hommes par leur délire de possession et de maîtrise. Et c'est bien aussi ce qui est en train de se passer.

Le refus de la violence fait évidemment partie de ces perles de notre héritage. Comment nous l'avez-vous transmis ? Là encore, je ne sais. Par des paroles, oui sans doute, à l'occasion de ces petites querelles avec des camarades de classe, peut-être ; au sortir de ces fâcheries parfois rugeuses avec un frère pas toujours économe de son aînesse, vraisemblablement ; par la lecture, ici et là, explication et commentaires de quelques textes sacrés, je veux bien le croire.

C'est que le rapport à la violence est à la croisée tant de la morale que de la socialité ; tant de la spiritualité la plus éthérée que de votre psychologie la plus élémentaire.

Rien de bien original ici. Et pourtant …

Je ne déteste pas faire partie un peu de cette histoire qui commença au Mont Horeb par la proscription de toutes les formes de violence : du blasphème au meurtre en passant par l'humiliation, le vol, tromperies diverses ou même les pensées troubles. Qui donc a reconnu la malignité de la violence sous toutes ses formes même psychologiques. Je m'amuse d'entendre la mère de Cohen supposer que la loi fondamentale ne fût pas de Dieu mais de Moïse lui-même qui préféra lui en attribuer la paternité pour être sûr au moins d'être entendu. C'est en tout cas souligner qu'en ces dix prescriptions qui ne sont jamais que la reprise des sept commandement de la loi noachide, réside, comme en concentré, la totalité de ce qui importe. Que les 613 mitzvot ne feront jamais que détailler. Que le Christ aura ainsi résumés :

Et l'un des scribes, qui les avait entendus discuter ensemble, voyant qu'il leur avait bien répondu, s'approcha et lui demanda : Quel est le premier de tous les commandements ?
Jésus répondit : Le premier est : Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l'unique Seigneur.
Et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme, et de toute ta pensée, et de toute ta force.
Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a point d'autre commandement plus grand que ceux-ci.
Mc, 12, 28

Amour de Dieu et de l'autre.

Cet amour implique cœur, âme, pensée et force - καρδία, ψυχῆ, διανοία, ἰσχύς - la totalité de l'être en ses multiples dimensions. Un engagement total donc. Comment ne pas voir que force ici employé, ἰσχύς, désigne à la fois la force physique, la vigueur, la fermeté, mais peut concerner également la violence, la brutalité … autre manière de suggérer que la vigueur canalisée vers un objet sublime est accueil de l'être.

Non-violence : c'est bien un peu ce terme qui résumerait tout ceci. On le sait venir de Gandhi et la chose prévaut d'autant plus qu'elle souligne combien renoncer à la violence n'est pas demeurer passif, n'est pas subir mais inventer une manière radicalement nouvelle de combattre. Mais que ce terme est étrange ! qui n'arrive que par la négative à cerner ce qu'il vise comme si la violence, profondément incrustée en nous se pouvait seulement modérer, éventuellement maîtriser mais jamais effacer qui laisserait traces irrémédiables en creux de notre âme. Qui suggère à sa manière que la stratégie préconisée, en déplaçant les points d'application des forces, utilise la puissance de la violence, de l'aggresivité en tout cas, en l'empêchant d'être ni nocive, ni destructrice.

Pourtant le Nouveau Testament a bien un mot pour désigner cela : ἀγαπάω : aimer. Mais on devine bien que l'un n'est pas exactement l'antonyme de l'autre : ce n'est pas exactement être violent que de ne pas aimer quelqu'un ; ni d'ailleurs qu'aimer exclur toujours la violence.

Alors quoi ?

J'ai été un enfant sinon violent, tout au moins colérique. Comme par bouffées me submergeant, des gestes saccageurs, des paroles blessantes et si je ne me souviens plus des détails, je garde pourtant, comme amertume au fond de l'âme, cette inquiétude de ne savoir rien maîtriser, cette tristesse de blesser alentour sans y peu pouvoir là contre. Il m'en reste peu quoique, à l'occasion, et même si les envolées restent verbales et ne sacrifient plus jamais au geste, cette même tension venue d'on ne sait où, ces insupportables saillies que je laisse filer dans l'invective, ou la bougonnerie à peine murmurée font prétexte d'exutoires malhabiles, malheureux.

Je te dois, maman, d'avoir compris, d'avoir sans cesse mesuré et tempéré les sanctions, les remontrances au risque d'être parfois injuste - mais tu ne pouvais pas me punir tout le temps, disais-tu - de m'avoir indiqué le chemin qui me permettrait d'en sortir.

Au moins un peu.

La colère fait partie des péchés capitaux, elle aussi, ce qu'on imagine d'autant mieux qu'elle peut conduire à des actes violents contre soi mais aussi contre les autres. Puisqu'elle n'est pas volontaire, qu'elle relève, même en partie des passions, il est de bon aloi de la maîtriser ; de le tenter du moins ; de la tempérer en tout cas.

Est-ce seulement possible ? A-t-on jamais vu raison être capable d'endiguer les débordements d'une quelconque passion ?

Qui va de pair avec la responsabilité, cet impératif de maîtrise fait partie intégrante de ce que je reçus de vous et demeure, aujourd'hui encore, dans les vertus cardinales.

Je me suis longtemps demandé - mais je ne suis ni psychologue ni clinicien - d'où provenait cette colère ? d'où surgissaient ces bouffées de rage ? d'où ces accès de violence ? On trouvera toujours substances pour l'atténuer ou efforts pour l'endiguer mais ce ne sera jamais que subterfuges, utiles néanmoins, n'expliquant pas grand chose.

Il n'y a pourtant que deux réponses possibles : ou bien cette violence, et la colère qui la déclenche parfois, résulte d'une frustration, d'une blessure, d'un manque - la cause en est alors extérieure - et il suffira de s'en prémunir pour éviter en tout cas réduire les occasions de crise. Ou bien la cause en est intérieure, intime, psychologique et résulte d'une sorte de dysfonctionnement de l'être ; d'une pathologie ? La tradition, inspirée du religieux, expliquait aisément la violence comme cet écot qu'il fallait bien payer à notre animalité ou aux ultimes ressacs de la faute orifginelle. Existe-t-il au reste meilleure illustration de la réalité - ou de l'apparence - de notre dualité que cette expérience d'une volonté qui commande … mais d'un corps qui ne suit pas ; d'un corps qui exige, impérieux et d'une volonté s'y soumettant, impuissante ? La théorie girardienne explique la violence par le désir mimétique : ce sera se situer à l'exact mitan des deux théories : rien de plus intime que la puissance de nos désirs ; rien de plus mondain que l'inclinaison mimétique.

Freud eut sans doute évoqué la sublimation, toujours est-il que l'ultime voie encore ouverte est de canaliser ces élans, pour autant qu'on le puisse. Il n'est pas de sagesse, de morale ou de thérapie qui ne le préconise.

Mais ces bouffées ne résultaient pas toujours d'une fougue incontrôlable visant à rétablir une frustration ou une contrariété. J'ai le souvenir confus, c'est vrai, d'élans venus de nulle part comme si ce jeune corps de petit garçon avait été animé de forces trop puissantes pour lui ; pour qu'il puisse les éteindre ce qu'au demeurant il ne fallait même pas ou même seulement en atténuer les expressions, ce qui eût été préférable. Je ne le compris que beaucoup plus tard : il en allait ici comme de cette pesanteur venant s'enrouler autour de la grâce comme pour mieux en doser les effets ; comme de l'humilité s'affairant à atténuer les inclinations démesurées etc … Comme si nous ne pouvions tout-à-fait nous passer de cette tendance à l'agressivité qui nous aide à survivre, à nous prémunir des dangers mais que nous peinons à juguler - ce que pourtant nous devrions impérativement.

Rien ne nous permettra jamais de définir le nombre nécessaire de grains pour qu'on puisse raisonnablement parler d'un tas ; nous ne saurons jamais cerner le seuil acceptable d'agressivité, de violence car rien ne leur ressemble plus que le feu si utile pour transformer la matière et cuire nos aliments mais si aisément désastreux sitôt qu'il nous échappe. Nous ressemblons tellement à Epiméthée : nous jouons avec le feu qui manque souvent de peu de nous consumer ; nous n'avons certes pas la sagesse de nos outils et réfléchissons souvent après coup … Et quand nous tentons des solutions, elles manquent rarement d'être aussi désastreuses que celles de Prométhée, vite offensantes.

Je devine, dès lors, d'où provient cette exigence de maîtrise qui a tramé toute mon enfance et dont vous deviez bien me convaincre incessamment de la nécessité sans savoiur pour autant comment m'y conduire. Je devine l'origine de l'austérité de certaine morale et jusqu'aux raisons troubles de cette pudeur évoquée plus haut. Il n'est pas vrai qu'il y ait un travail du négatif - le négatif toujours corrode, mine et ruine - et il est faux que le mal soit un certain bien. La dialectique est un leurre : l'esclave aura beau se consoler, il sera et restera esclave tant qu'il ne se sera pas révolté mais, surtout, rien ne garantit que, gagnant, il ne se contente pas d'inverser à son profit, un rapport de domination à quoi il ne touchera pas.

On pourra toujours sourire de la rigidité caverneuse du pasteur protestant et de l'intrusion sourcilleuse du calviniste ivre de leçons à donner et sanctions à infliger. On le doit au reste tant sont insupportables l'intrusion sans aménité et la certitude sans nuance qui la provoque. Mais on ne devrait pas ironiser sur la profonde tristesse - qui n'est pas la culpabilité - qui ronge âme de qui a compris combien, si souvent, elle nourrit elle-même ce qui l'égare. Que cette lutte est la sienne, que nul ne peut la mener à sa place ; qu'elle est bien loin d'être par avance gagnée …

Non, il n'y a rien à tirer de la violence : il faut seulement faire avec ; de préférence d'ailleurs faire sans !

C'est G Bataille qui avait raison : notre morale, notre culture résultent d'un seul tenant de la négation du monde et de notre propre animalité. Tel est le feu avec quoi joue Epiméthée. Ce qui nous échoit est de tenir main ferme qui se retienne de frapper. Cette main qui frappe, relisons les commandements, se niche dans nos paroles qui aisément blasphèment, dans nos pensées qui s'égarent, nos gestes qui volent, meurtrissent .… Cette exigence de maîtrise ne cache aucune volonté de puissance, seulement le souci de ne rien laisser suinter de soi qui agresse le monde ou l'autre.

Il y a seulement cette grande crainte que la bête, tapie au plus intime de soi, demain ne se réveille et que nous ne puissions pas en juguler les méfaits. Il y a seulement cette crainte de soi. La certitude que, oui, l'enfer ce peut être soi-même.

Chez Dante, colère et acédie sont plongés dans le même cercle, ceux des incontinents qui revivront à l'infini les affres de leur passion immaîtrisable.

Qui sait la douleur cruelle de qui se craint lui-même ?

Tu te fais du mal à toi-même et ça me rend si triste …Je crois bien me souvenir de cette parole. Oh je n'étais pas bien fier et m'agaçais plutôt de cette impuissance à rien contenir qui manquait à chaque seconde de réenclencher le cercle vicieux. Où aurai-je trouvé les clés pour m'extirper de ceci ? peut-être en partie dans cette tristesse dont, pour rien au monde je n'eusse voulu être la cause mais le demeurais néanmoins. Je me souviens d'un jour être rentré en ayant eu la sensation d'avoir longé de trop près l'irréparable et senti une telle poussée que je me crus alors capable de la violence maximale. Je ne saurais dire ce qui s'était passé - je n'en garde aucun souvenir précis, une vétille sans doute - je sais seulement m'être promis de ne plus jamais frôler cette ligne-ci. Et y parvins cahin-caha.

J'ai eu peur de moi-même ! il m'arrive de penser qu'il n'est pas de peur plus implacable que celle-ci. On peut toujours esquiver les coups de l'autre, tenter de l'éviter ; l'ignorer … que sais-je ? Mais soi ?

Vieille idée, qui sans doute provient d'ici, ou de je ne sais quelle autre légende : cette certitude que l'on n'échappe jamais à soi-même ; ce qu'on nomme Enfer n'est jamais que ce vis-à-vis sempiternel avec soi-même … et ses propres défaillances. Chez Dante les colériques sont immergés dans la vase du fleuve, les âmes s'y frappent et mordent férocement, tandis que les moroses - ceux qui allaient gémissant sous le clair soleil, sujets à l'acédie - se morfondent sous la boue.

Etonnant parallèle, au reste, entre, acédie et colère ! On ne parle plus guère d'acédie désormais mais cette langueur qui frappait autrefois les moines et leur interdisait d'éprouver plus rien qui ressemblât à de la ferveur, a ceci de commun avec la colère qu'elle jaillit du plus profond de soi sans qu'on puisse y rien faire là contre ; ἀϰήδεια, négligence, indifférence, le contraire même du religieux qui vous incite à nouer lien avec l'extérieur ; langueur ou anémie de l'âme. Elles ont pourtant en commun cette origine trouble, à ne pas aller chercher ailleurs qu'en soi-même. En ce moi qui a cessé de vouloir ou pouvoir plus rien maîtriser ou contenir. Contre si l'une était le danger contrapuntique de l'autre et que ce cinquième cercle de l'Enfer fût effectivement vicieux parce qu'il emporte avec lui toutes les dérives.

Ceci aujourd'hui je le sais, le sens avec la précision alchimiste d'un horloger : tissu ou texte ; œuvre ou simple main tendue ; travail ou dialogue, musique ou tragédie… non il n'est rien dans nos existences qui ne soit lien à nouer, encore et toujours ; lien dont il faut empêcher à chaque seconde qu'il ne se démêle. La violence n'est jamais que la pointe extrême, volontaire ou non, de cette dissolution où tantôt c'est l'autre que l'on désagrège, tantôt soi que l'on laisse se décomposer.

Interdire, retarder en tout cas, ce moment où le désordre l'emporterait sur l'ordre ; où l'entropie serait reine. Ménager un espace, si ténu ou fragile soit-il.

Ὑμεῖς ἐστε τὸ ἅλας τῆς γῆς: ἐὰν δὲ τὸ ἅλας μωρανθῇ, ἐν τίνι ἁλισθήσεται; Εἰς οὐδὲν ἰσχύει ἔτι, εἰ μὴ βληθῆναι ἔξω καὶ καταπατεῖσθαι ὑπὸ τῶν ἀνθρώπων.
Vous êtes le sel de la terre ; mais si le sel perd sa saveur, avec quoi sera-t-il salé ? Il n'est plus bon à rien sinon à être jeté dehors et à être foulé aux pieds par les hommes.
Mt, 5,13

C'est le sens intime, je le sais aujourd'hui, de cette joue que l'on tend : rester maître de la situation, lui donner un sens. Celui-ci. Bien sûr ne pas laisser libre cours à l'enclenchement infernal de la vengeance et de la violence, mais, au-delà, ne pas laisser le lien se distendre, rester maître.

Ne pas être fade ! Exister. Faire exister.