index

 

Curieux livre que celui-ci que j'entreprends pour les miens, mes filles, mes petits-enfants, qui, néanmoins, va fouailler dans les entrailles de ces origines pourtant impossibles à excaver. Si rétives à se donner. C'est un livre rêvé parce que nul être tenant une plume ne pourra jamais ambitionner d'en écrire d'autre. Brosser un paysage intérieur qui s'étire des origines à la fin … juste avant que la main ne cède. C'est simplement écrire - décrire et raconter mais surtout pas expliquer - l'étoffe dont on se déchire ; le tissu qui nous relie au monde. Rien d'exemplaire ici ; juste de tout petits exemples. Mais la joie intense de faire revivre deux êtres à qui je dois tout et qui, encore, me font trouver la vie belle.

1- rendre grâce II- bredouillements III- Absence IV-Présences V- Présence absolue VI- nombre du mouvement VII- terres et chemins VIII- grâces IX- de l'amour X- ne pas pleurer
XI-transmettre XII- de l'humilité XIII - de la pudeur XIV - écarter la violence XV de la gratitude XVI de la fidélité XVII - de la tolérance XVIII- de l'honnêteté XIX - de l'humour XX- de la tempérance

 

N'en rien perdre jamais

Qu'il est difficile de parler de l'humour … Rien ne serait plus sinistre qu'une théorie de l'humour mais il faut dire que les théories ont rarement quelque chose de drôle. On parle aisément de l'humour juif, de l'humour new-yorkais - un Woody Allen en a fait sa marque de fabrique ; apparaît comme un compliment de dire de quelqu'un qu'il a le sens de l'humour …

Je ne déteste pas, dois-je l'avouer, que le mot vienne, via l'anglais, de notre si classique humeur qui a affaire avec une des théories les plus baroques du corpus hippocratique.C'est dire en tout cas qu'il relève des dispositions d'esprit. Ce que je crois qu'il est.

Une façon de prendre les choses plutôt que les subir ; de leur donner un sens … qui soit le nôtre.

Or, ceci, je crois bien que c'est à toi, maman, que je le dois. Comme si le silence de papa avait été trop lourd de noirceurs, de doutes et de paralysie, qu'il fallût non pas l'adoucir, c'eût été impossible, non plus que le contourner … le rendre supportable. Tu t'efforças ainsi de nous rendre l'atmosphère sinon plus légère en tout cas, sans cela, moins étouffante. Ton envie de lumière y pourvut assez bien.

On le dit être la politesse du désespoir. Et je veux bien l'admettre. Qui n'eut dans son entourage un esprit si chagrin qu'il n'inclinât jamais que vers les brouillards les plus épais, les pentes la plus vertigineuses, incapable dès lors de considérer dans la moindre peccadille autre chose que prémices d'une catastrophe incontournable, d'une tragédie implacable ; âme si intempestive en sa noirceur que la tentation de vous en écarter manque souvent de vous saisir ?

Le ciel a beau être bas et lourd, il nous faut quand même respirer. Je ne connais pas d'autre biais que l'humour, hormis l'art, qui nous puisse faire l'existence supportable et le monde habitable. C'est au reste, dans les deux cas même démarche ; même écart pour un semblable refus ! Ne pas se laisser imposer une réalité, fût-elle douloureuse ; non pas la nier comme le ferait un enfant fermant les yeux, mais en lui donnant un sens, un autre sens ; un sens propre. Illusions ? Peut-être pas ! Est-il une quelconque perception, idée; image du monde qui n'ait transité par le filtre de notre entendement ? Le monde ne nous est jamais opposé dans son épaisse brutalité ; il est toujours déjà un monde humain : l'humour est un de ses filtres.

Sans lui nous serions aveuglés depuis toujours ; avec lui nous renonçons peut-être à la vérité mais avons conquis la justesse. Sans doute est-il exact, pour ceci de dire que le rire est propre de l'homme.

O bien sûr on peut toujours maugréer avec Freud et y voir un triomphe du narcissisme mais c'est en partie au moins se tromper : certes, qui rit tente de reprendre la main et, ainsi, en n'étant pas écrasé par le destin voire en se l'imaginant seulement, se pose en héros. Mais quoi le sérieux imperturbable n'est-il pas inconvenance qui, plus encore tend à se pousser du col et à jouer l'important ? Il n'est qu'un millimètre de l'important à l'importun et qui le devient aura, sous la gravité exhibée et la souffrance suggérée, cédé bien plus à l'égolâtrie.

Il y a quelque chose de la pudeur et de l'humilité dans cet humour que l'on glisse dans nos mots, entre nos mots et les choses : faire étalage de sa souffrance ne l'atténue en rien mais finit par indisposer. C'est ceci sans doute qui me touche le plus : l'humour est un égard pour l'autre; une façon de le reconnaître ; un acte de générosité.

Sans doute n'est-ce pas un hasard si on lui oppose presque toujours l'ironie. Car l'ironie, socratique ou non mais elle ne se vante telle souvent que pour mieux parader, est bien plus que cet art de contrefaire sa position, elle est sarcasme, méchanceté parfois, blessante à l'envi : c'est une arme, contre l'autre. Comme toute arme elle vise à faire mal ; elle est violence, sublimée sans doute ; déplacée dans l’ordre des mots mais ceci reste une arme tout juste bonne pour les disputes théologiques ; les campagnes électorales ; les soirées mondaines. Elle fit florès à l'époque des salons de ces dames où il fallait briller pour exister ; les textes de Proust en son truffés ! Elle était reine dans le petit monde étriqué des courtisans au point de s'y compromettre souvent avec le ridicule. Dure époque où il se fallait reconnaître de l'esprit pour exister et où un bon mot valait toutes les cruautés ! Et comme toute arme, se prend au sérieux !

Paradoxe, l'ironie n'a pas d'humour. Elle est parfois brillante ; jamais drôle. Jamais aimable.

Non, tu n'étais jamais mordante ! tu cherchais la lumière.

Ce n'est pas tout à fait un hasard si l'on opposa souvent Démocrite à Héraclite, tantôt pour apprécier le rire du premier tantôt pour l'estimer trop méprisant au point de lui préférer les larmes du second. Démocrite n'était dupe de rien. Héraclite non plus ! Je ne suis pas certain que l'opposition ait un fondement : elle vient de loin pourtant. Elle a le mérite, au-delà des clichés qui l'encombrent, et des représentations picturales qui foisonnent, au-delà des jugements péremptoires et parfois bien contradictoires que l'âge classique puis les Lumières lui auront réservés, le mérite oui de dessiner les pointes extrêmes de notre rapport au monde, l'une se donnant mine de s'y tellement meurtrir qu'il n'y eût plus qu'à s'attrister de sa misère ou, au mieux, de celle de ses congénères ; l'autre, pour les mêmes raisons finalement, mais au risque de l'incongruité ou de la marginalité, mimant la maîtrise de soi et frôlant la présomption en laissant accroire par son rire que rien ne pourrait l'atteindre véritablement - ce que pourtant sa solitaire obstination démentira toujours …

Mais non, le rire n'est pas futile qui cache seulement une gravité qu’on ne se tolère d'imposer à personne. L'ordinaire bourgeois nous convie au juste milieu : c'est au reste le pont aux ânes de la morale. Le rire de l'un, les pleurs de l'autre sont tout sauf convenables. Entre l'apparente légèreté et le désespoir, l'humour vagabonde … pour notre plaisir ? non ! pour une douleur moins accrue.

Jamais autant qu'en écrivant ces lignes qui forment en quelque sorte l'épilogue de ce livre que je voulais vous consacrer, jamais autant, dis-je, je n'avais réalisé combien, alors que pourtant si proches qu'on vous eût dits fusionnels si le terme avait été alors de mise, vous étiez si parfaitement dissemblables, ou plutôt contraires en votre manière de porter l'existence comme un faix ; obligé, certes, mais une épreuve nonobstant.

Jamais autant que ce soir je ne juge si pertinente cette question que se posa Kundera en avant-propos de son roman :

C’est la question que s’est posée Parménide au VIe siècle avant Jésus-Christ. Selon lui, l’univers est divisé en couples de contraires : la lumière - l’obscurité ; l’épais - le fin ; le chaud - le froid ; l’être - le non-être. Il considérait qu’un des pôles de la contradiction est positif (le clair, le chaud, le fin, l’être), l’autre négatif. Cette division en pôles positif et négatif peut nous paraître d’une puérile facilité. Sauf dans un cas : qu’est-ce qui est positif, la pesanteur ou la légèreté ? Parménide répondait : le léger est positif, le lourd est négatif. Avait-il ou non raison ? C’est la question. Une seule chose est certaine. La contradiction lourd-léger est la plus mystérieuse et la plus ambiguë de toutes les contradictions. Insoutenable légèreté de l'être

Je ne crois en rien que Démocrite éprouvât mépris pour ses contemporains ; je devine surfaite la compassion d'Héraclite. A leur façon, en celle en tout cas où la mémoire collective les reconnut, ils signalèrent qu'on ne peut décidément penser sans immédiatement s'écarter du commun ; surtout que cet écart, quoiqu'on fasse, est autant entrave qui vous engourdit que promontoire où s'exhausser.

Non, moi, non plus je ne sais où s'exalte la légèreté ; où s'embourbe la pesanteur ; ni laquelle il faudrait préférer.

Qui avance, sans jamais poser question, ni se troubler plus que d'apparence des fissures de l'être ou des béances du monde, celui-là, au milieu de tous, jamais ne tremblera car tout lui semblera évident, patent, solide ou, tout au moins, par paresse ou peur, fera-t-il mine de le croire ; de le faire accroire ! Mais qui, même une fois seulement, aura laissé s'incruster en son âme cette question qui ronge et fait trembler, senirat insidieusement le sol se dérober sous ses pas et les fossés se creuser. Celui-ci ne tombera pas, trébuchera seulement, mais plus jamais ne pourra regarder le ciel sans boiter. Celui-ci en rira, ou en pleurera, mais identiquement les tressaillements en son âme épelleront la prière la plus intime qui soit.

Je vous dois, à tous les deux, d'avoir pu regarder le ciel et d'y avoir reconnu un continent de questions si mal raccordées entre elles qu'elles échouèrent longtemps à former monde ; je te dois à toi, papa, d'avoir compris un jour qu'exister n'était ni une évidence, ni une promenade mais une œuvre ; je te dois à toi, maman de m'avoir appris qu'il n'était pas nécessaire de faire étalage de mine contrite et de tristesse compassée pour entonner cantique.

Parce que vivre décidément est un chant qui mérite bien un silence pour qu'il vous embrase de joie et reconnaissance