Considérations morales
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De l'intimité de la conscience

Ce que me dicte ma conscience je dois le garder pour moi Eichmann

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Qu'invoquer l'intimité de sa conscience fût pour Eichmann une façon de se défausser est une évidence, en revanche l'intimité a trop partie liée avec la conscience pour que l'argument puisse être simplement évacué.

Du serment

Il joue, en la matière, l'opposition entre d'une part, le serment qu'il prêta, et dont on ne le délia point, et les sentiments intimes qui furent les siens et qu'il ne peut expliciter ; d'autre part. Entre l'impératif social et l'impératif moral. - avec ce qui semble pour lui évidence, que la fidélité au serment prêté prend invariablement le pas sur toute autre considération.

Le serment dérive de sacramentum, le sacrement, est a donc partie liée avec le sacré - ce à quoi l'on peut d'autant moins déroger qu'il eût été prêté devant Dieu. L'équivalent grec est ὅρκος, ce qui enferme ou contraint qui a partie liée avec ερκοσ - clôture, cloison, jardin - du radical Ερα - enfermer.

Inutile alors de rappeler combien ce serment renvoie alors à la fois à ce qu'il y a de plus sacré en soi, mais aussi à ce que l'on tait, enferme ou emmure. Comment, derechef, ne pas songer, à ce que nous écrivions alors, sur l'un des sens possible de la fondation : l'ensevelissement originaire d'un cadavre ?

Ce qu'il y a au fond, s'enferme ou se tait. Voici le secret. Mais agir, c'est toujours sortir, on le sait, parcourir les limites hors de la cité en même temps que consacrer cette dernière. La morale commence où gît l'incertitude, l'hésitation, le flou : elle est tentative de sortie de cette confusion ; sortie de la tourbe, résolution de la contradiction. Elle se veut ainsi choix - qui, à la racine, semble ne jamais pouvoir être résolution d'une contradiction, et donc sûrement pas transaction, mais au contraire choix de l'un des deux termes - et donc délaissement de l'autre. Point de dialectique ici ; aucun espoir que de l'antagonisme s'élève une quelconque synthèse qui réconcilie le dilemme originaire : non, tout à l'opposé, et c'est bien ce en quoi cette crise originaire est passage, une alternative simple, deux termes irréconciliables : la nécessité d'un choix

 

De l'intimité

Il n'est pas de culture qui ne distingue d'entre ce qui se montre et se cache, qui se dit ou se tait, d'entre ce qui est respectable ou ne le serait pas.

Le droit canon distinguait d'entre le for extérieur - la juridiction temporelle de l'Eglise - et intérieur - son autorité sur les choses spirituelles. Ce for, qui prend le sens de tribunal, vient évidemment de forum, de cette place publique où se géraient les affaires communes. Et ce ne saurait être un hasard. L'intimité n'a de sens que par rapport à ce qui n'est pas elle mais comment ne pas voir que le verbe intimer dit assez bien l'ordre implicitement suggéré ; à la fois la hiérarchie et le jugement.

L'intimité c'est d'abord ceci : une affaire de territoire - et donc de limites.

Le grec pour évoquer l'intime dit αιδωσ qui désigne à la fois les sentiments de honte, de pudeur et d'honneur. Ce qui est logique dans la mesure où se joue ici le respect, soit celui que l'on doit à qui s'exprime avec pudeur, soit celui que l'on doit à l'autre en taisant ce qui ferait honte à soi comme à l'autre. Montrer ce qui ne devrait pas l'être c'est offenser la dignité - tant la sienne que celle de l'autre. Il y a donc bien ici un partage entre le visible et le caché, entre l'espace intérieur et public : le grec nomme δημοσιοσ, ce qui est public ou qui appartient à l'Etat - terme issu de δημοσ qui, avant de signifier le peuple, désigne terre, territoire appartenant à une communauté et dérive de la racine Δα- diviser, partager. Ce qui, en revanche indique le propre, ιδιος, ou ιδιοτης qui désigne l'homme privé par opposition à l'homme public ou à l'Etat demeure précisément ce qui doit être traité avec pudeur et respect. Le respect quant à lui, étymologiquement action de regarder en arrière, s'exprime bien par αιδωσ quand il s'agit de soi ou de l'autre et par σεβω quand il s'agit de la vénération des dieux.

Le grec et le latin, surtout, soignent donc étroitement cette distinction entre le privé et le public, entre ce qui peut être exprimé et ce qui doit être tû. Reste étonnant, qui file toutes les acceptions, cette étrange collusion entre ce qui est le plus digne de respect et ce qui est honteux, comme si la profondeur de l'intime était honteuse ou plus exactement qu'il fût honteux de l'excaver. Car l'autre constante demeure bien celle d'une réalité que l'on enterre ou déterre et qui sera débattue, jugée sitôt que déterrée. Inexorablement ce partage entre un espace intérieur et extérieur signe en même temps la partition des rôles entre féminin et masculin, la femme demeurant dans l'espace grec, celle qui ne sort pas du foyer, qui ne voyage pas et ne se heurte donc jamais à l'étranger voire à l'hostilité. Figure antique d'Hestia, quand l'homme renverrait plurôt à Hermès, la femme est ce qui consacre, purifie - notamment au retour au foyer du voyageur - mais demeure ce qui doit être sinon tu en tout cas exprimé avec une extrême réserve - pudeur. De là à considérer que la conscience intime soit une forme de la féminité, il n'y a qu'un pas que l'on peut d'autant plus aisément franchir qu'à sa manière elle rejoint la théorie freudienne de la bisexualité. Tension entre l'intime qu'il faut préserver pour conserver son intégrité et le public qu'il faut bien affronter pour conserver son être, tension entre un extérieur qui ne peut manquer de vous menacer ou d'empiéter mais qui demeure néanmoins la seule opportunité d'exister tant le passage à l'acte est la condition même de l'existence faute de quoi l'on se réduirait à une pure virtualité ; tension enfin in imo pectore entre tout ce que nous croyons nous définir où se partagent le glorieux et le honteux, l'aspiration à être et le désir le plus frustre qui nous fait parfois nous exprimer ab imo pectore et révéler à l'autre notre intimité.

Mais l'intime ne se résume pas à cette part d'ombre, il engage aussi ce que l'on aime, tout ce avec quoi l'on a une relation privilégiée. Est φιλος, celui qui entre dans notre intimité, avec qui on entretient des relations privilégiées. Le terme a partie liée avec le pacte- foedus - , mais aussi la confiance voire la foi- fides. L'intime engage donc à plus d'un titre la réciprocité : à la fois le respect que l'on doit à l'intimité de l'autre mais que l'on attend de lui en retour ; mais aussi le don de et à celui avec qui on vit en intimité - οαριζω. S'ouvrir à l'autre, exhiber ce que d'ordinaire l'on cache, revient bien à une relation privilégiée - c'est faire entrer l'autre dans l'intime - et c'est cette entrée qui marque la relation mais donc aussi la reconnaissance. Que ceci se joue de la persuasion, de la conviction voire de la séduction est indéniable. πειθω désigne l'acte de persuader d'où le grec tire aussi πιστις qui est à la fois la confiance en autrui, la foi, la fidélité et le serment qu'on prête c'est-à-dire l'engagement. Tiré du radical Πιθ signifiant lier , le terme dit au mieux le terme dit au mieux ce qui de l'intime se joue de la relation. En réalité on peut envisager l'intime à la fois d'un point de vue statique et alors il est ce qui se défend et se tait pour préserver son intégrité ; mais aussi d'un point de vue dynamique mais alors il est ce qui se donne sous la forme d'un engagement qui vous lie, qui vous oblige ; mais un engagement qui, sous peine de nullité ou vulgarité, ne saurait se galvauder en se répétant à l'infini.

De la conscience

L'intime, ainsi partagé entre le Δαqui partage et le Πιθ qui relie, dit avec une extraordinaire précision la tension dont il est l'objet dans la construction même de la conscience.

Par quelque biais qu'on l'entende, et avant même qu'on la conçoive comme conscience morale, la conscience est effectivement déchirement, isolement, séparation. Qui prend conscience de lui-même, prend d'abord conscience de l'écart vertigineux qui le sépare à la fois du monde et de l'autre. Ce n'est pas l'objet ici d'analyser ni les origines ni les différentes théories de la conscience ; on peut néanmoins arguer assez aisément que la conscience de soi - ce sentiment que j'ai d'exister à l'écart et seul - est la première source à la fois du spiritualisme et, plus généralement, de tout dualisme métaphysique en offrant l'impression - l'illusion ? - d'appartenir à un ailleurs, à un autre monde - à la fois supérieur et extérieur, transcendant donc - qui fait le fond de tout anthropocentrisme. Mais force est en même temps de constater que cette conscience est d'abord sinon tragique en tout cas vide.

C'est ce qu'à la fois, dans des perspectives théoriques très différentes, peuvent énoncer à la fois Alain et Sartre :

Il s'agit de mettre en forme la morale universelle. Et le résultat semble d'abord négatif, vide : l'impératif catégorique, ou le devoir, est un commandement qui refuse le secours de l'habileté et de la prudence, qui vaut par soi. Mais hors de l'habileté et de la prudence (la règle du Bien, et, au fond, de l'Utile), il n'y a plus de règle. Morale purement formelle, inhumaine. (Alain)

mais aussi

Vous saviez bien que l'arbre n'était pas vous, que vous ne pouviez pas le faire entrer dans vos estomacs sombres et que la connaissance ne pouvait pas, sans malhonnêteté, se comparer à la possession. Du même coup, la conscience s'est purifiée, elle est claire comme un grand vent, il n'y a plus rien en elle, sauf un mouvement pour se fuir, un glissement hors de soi; si, par impossible, vous entriez « dans » une conscience, vous seriez saisi par un tourbillon et rejeté au-dehors, près de l'arbre, en pleine poussière, car la conscience n'a pas de « dedans » ; elle n'est rien que le dehors d'elle-même et c'est cette fuite absolue, ce refus d'être substance, qui la constituent comme une conscience. (Sartre)

Vacuité double assurément tant cette conscience démunie de tout contenu ne se manifeste que dans la relation - la visée - de ce qui n'est pas elle ; tant aussi elle échoue à se donner des valeurs saisissables dont on ne puisse énoncer qu'elles ne seraient que des extrapolations d'impératifs sociaux, d'apprentissages culturels, d'adaptation à des règles politiques à quoi l'on ne parviendrait pas à se soustraire. Vacuité encore que cette impossibilité à déterminer ce qui finalement justifie nos actes, le seul intérêt, le souci d'efficacité ou l'intention et qui fait qu'il n'est finalement pas plus possible de juger l'acte de l'autre que d'être assuré de la validité des siens.

Mais on ne saurait omettre en même temps combien cette conscience ne saurait être sans ce vis-à-vis qui la rend possible, sans ce quelque chose qu'elle vise. Autant dire que la conscience est lien ce que le cum qui la préfixe évoque au mieux. Ce lien elle le pose par le langage, la connaissance - et l'on sait que logos signifie d'abord reccueillir, rassembler ; mais dans et par les rapports qu'elle entretient avec l'autre, la famille, le groupe ...

A ce titre, on peut entendre cette conscience intime, entendue d'un point de vue statique, comme une pathologie : la résistance d'une conscience qui pour éviter les débordements de ses pulsions se maintient dans l'isolement. Ce que cet isolement menace - le sentiment d'exister - la mauvaise conscience le rétablit.

Cette détresse de la conscience d’exister à la base d’une rigidité morale, nous la retrouvons chez de nombreux fanatiques. Le discours des fanatiques religieux ou politiques équivaut à une quête de pureté aveugle. Cette quête s’est donnée pour justification de passages à l’acte monstrueux dès lors que, pour le fanatique, l’innocence est une impossibilité ontique. Il n’y a pas d’innocent pour le fanatique, il n’y a que des coupables. Le fanatisme repose sur un double mécanisme, la conscience d’exister est réduite, sous l’effet des angoisses dépressives et d’anéantissement, à une mauvaise conscience. Cette mauvaise conscience qui ramasse la totalité de la conscience d’exister réduit, à son tour, le contact à autrui et compromet l’édification du sentiment d’altérité. L’autre, réduit au même, porte alors la faute et l’impureté auxquelles le sujet s’était préalablement réduit.1

Il ne s'agit évidemment pas de réduire le comportement d'Eichmann à une simple pathologie - ce serait trop simple et rendrait mal compte de l'amplitude du problème. Pas plus qu'il n'est question d'y réduire l'intimité. Mais force est d'admettre que si cette dernière nous est apparue à la fois commeune fermeture et une ouverture, à la fois comme honteuse et respectable, à la fois comme une protection contre l'autre, une préservation de soi et en même temps un appel de l'autre, précisément il y a crise, crise des fondements pour parler comme Morin, ou pathologie pour parler comme Freud, sitôt que ces deux dimensions paradoxales ne concourent pas ensemble à la construction du Moi. Que le repli sur soi, sur l'intimité apparaît toujours comme une réaction de défense qui à tout coup privilégie l'affirmation de soi à coup de négation de l'autre.

Comment alors ne pas songer à cette formule d'Alain :

Mais le principal appui du préjugé est l’idée juste d’après laquelle il n’est point de vérité qui subsiste sans serment à soi ; d’où l’on vient à considérer toute opinion nouvelle comme une manœuvre contre l‘esprit. Le préjugé ainsi appuyé sur de nobles passions, c’est le fanatisme. 2

Par un étroit retournement, la mauvaise conscience sur-évalue le moi en lui offrant le surplomb de la fidélité à soi d'autant plus méritoire qu'elle semble susciter la réprobation, en tout cas l'incompréhension commune. Le sujet s'affirme en se niant, se nie en s'affirmant héraut d'une cause qui le dépasse, lui et ses tensions. C'est dans ce sens que l'on peut dire que cette intimité où l'on se réfugie pour ne pas trancher le dilemme, ce serment que l'on enferme et tait fonctionnent comme une loi sans désir et coïncident très exactement à la négation du sujet.

Affirmer une loi morale qui ne tienne pas compte du désir équivaut à l’ériger sur l’absence de sujet, à l’inverse vouloir fonder le désir sur une absence de référence à la loi, c’est lui dérober son objet. Voilà comment Kant et Sade peuvent être rapprochés. *

Qu'importe alors, que l'on considère que la conscience morale soit innée3, fonctionne comme un démon, pour dire toujours le vrai et le juste ou qu'on la considère seulement comme l'intériorisation - via l'interdit et le refoulement - des normes sociales car cela revient au même. Oui, pour que morale il y ait, encore faut-il une conscience pour l'entendre ; mais, non elle ne lui est extérieure que pour y être insérée, enfouie que pour être excavée et si intimité il y a, elle n'est soulignée que pour être transgressée.

suite

 


1)ALAIN BOUREGBA, Transgression morale et mauvaise conscience

2)Alain Eléments de philosophie ; l'ouvrage est téléchargeable ici

 

3) Rousseau, Émile ou de l’éducation.

« Conscience ! Conscience ! Instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l’homme semblable à Dieu, c’est toi qui fait l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions. »

4)Nietzsche Généalogie de la morale

« On aura sans doute deviné ce qui s’est passé en réalité avec [la naissance de la mauvaise conscience] : la volonté de se torturer soi-même, la cruauté rentrée de l’homme-animal refoulé dans sa vie intérieure, repoussé en lui-même, enfermé dans « l’Etat » pour être apprivoisé, et qui a inventé la mauvaise conscience pour se faire du mal, après que l’issue naturelle de la volonté de faire du mal eût été bouchée, — Quelle bête démente et triste que l’homme ! Quelles inventions lui viennent en tête, en quelle contre-nature, en quels paroxysmes de déraison, en quelle bestialité de l’idée il se répand pour peu qu’on l’empêche d’être bête de l’action !…  Trop longtemps l’homme a considéré ses penchants naturels d’un « mauvais œil », si bien qu’ils ont fini par se lier intimement en lui avec la « mauvaise conscience ». On pourrait tenter l’inverse, en soi rien ne s’y oppose — mais qui serait assez fort pour cela ?