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Elée

Raconter la pensée comme on raconterait le fleuve dessinant l'espace jusqu'en son embouchure ultime … Confondre espace et temps, creuser au plus profond que possible et y trouver, au choix, un monde, on ordre … mais jamais vraiment rien qui fût muet

1 - Promenades Flux        
2 - Milet Tour et détour Apparences Oser et expier Frémissements Etudier face à la mort
3 - Ephèse          
4 - Elée Vers la grande Grèce Elée Parménide    
5 - Abdère          
6 - Athènes          
7 - Rome … ou partout ailleurs         Agir ou prier face à la mort

 

S'attarder encore sur ces lieux ainsi que sur Phocée d'où vinrent ses fondateurs. De Phocée ne reste rien, ou presque. Il faut dire qu'ils fuirent presque tous ne laissant vraisemblablement que ceux incapables de partir : quelques vieillards, les pauvres ? Ce n'était pas la politique de la terre brûlée mais de la terre vide : effrayant ou fascinant comment dire ? Ces hommes-là, effacèrent toute trace comme s'ils avaient voulu empêcher qu'on regarde en arrière.

Je ne déteste pas, à l'occasion, me répandre en remarques un peu clichés ! Allons y !

Comment dire émotion et réflexions devant ces quelques photos : elles tiennent moins au temps qui passe qu'à ce qui demeure de ce en quoi nous tînmes le plus et fit notre fierté. Quelques pierres … preuve s'il en fallait une que le dur survit moins bien que le doux. Nous n'avons jamais cessé d'investir dans la pierre et ceux de nos contemporains aisés ou non qui, par sécurité pour améliorer leurs vieux jours ou pour préserver leur fortune, choisissent un patrimoine tangible en misant sur la pierre qu'on nous présente comme le placement le plus sûr, ceux-ci ne font que mettre leurs pas dans la trace des grands anciens. Du plus humble au tyran le plus féroce, tous, toujours s'édifièrent monuments rutilants pour leur gloire et leur confort. Nous n'avons guère cessé depuis, poursuivant les mêmes lunes, échouant aux mêmes récifs et de nos sueurs imprudemment distillées, de nos essoufflements parfois douloureux, de nos ambitions parfois mordantes ne demeurent rien, ces quelques pierres … Rien, vraiment.

Ce qu'il reste d'eux qui effacèrent toute marque de leurs origine? Le souffle du vent ; celui des esprits qui animèrent ces lieux. Que, même en ayant perdu ce qu'ils écrivirent, on se souvienne et parle encore d'eux, de ces Zénon, Parménide et autres, en dit long sur la réalité de la pensée - à tout prendre bien plus tangible, réelle, palpable que ces pierres dont notre imagination suffit malaisément à faire revivre l'ordonnancement. Je ne vise pas seulement la trace laissée dans l'histoire, la postérité en forme d'illusoire éternité qu'elle autorise … Non, je vise l'écho ultime des débats parfois vifs alors tenus qui se laisse encore surprendre pour qui sait prêter l'oreille ; je vise la pertinence des théories que la modernité a sans doute affinées mais surtout confirmées ; je vise la puissance de ces huisseries qui offrent sa densité au monde et dévoilent à jamais son architecture intime.

Je crois en la puissance des idées. Décidément. Non que je les vénère telles des étoiles brillant hors de la caverne. Ce ne sont pas des êtres encore moins des divinités. Rien ne leur doit être sacrifié ni ne justifie qu'on leur voue culte ou adoration. Mais, d'être l'ultime ressac de la parole créatrice, de la prolonger en en portant la grâce originaire jusqu'à en exalter le monde et faire chanter le vent, de maintenir, si ténue puisse-t-elle parfois s'avérer, comme une connivence à chaque instant réhabilitée d'entre nous et les choses et nous interdire ainsi de nous y sentir totalement étrangers, oui des divinités elles ont la vigueur et détiennent encore le pouvoir de faire bouger les montagnes, de séparer les eaux des terres et parfois, mais trop rarement, de nous rendre légers. Je sais, je le sens, combien une pensée peut à la mesure de sa vertu contribuer à l'embrasement de l'horizon mais aussi parfois, à l'ombre de sa pesanteur rembrunir plus encore qu'il n'est supportable la dureté mortifère des pierres.

Oui, elles sont sans conteste, la meilleure part de nous-mêmes quand elles s'informent de lettres ou de peinture, de marbre ou d'harmonies enchevêtrées.

C'est de ceci que nous sommes redevables à Parménide ou à Anaximandre : d'avoir posé leur regard sur le monde et ne s’être pas contentés de ce qu'ils crurent voir ; mais de se demander ce que pouvait signifier ce qu'ils voyaient ; ce que valait ce qu'ils pensaient de ce qu'ils virent.

Il y a de la danse dans ce pas de côté qui autorise la pensée.