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Roland BARTHES (1915-1980)

 

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Mythologies (1957)

Fragments d'un discours amoureux

 

« Il existe, dit Umberto Eco, deux façons d’être maître. Il y a le maître qui travaille en offrant sa vie et son activité comme modèles, et il y a le maître qui passe sa vie à construire des modèles, théoriques ou expérimentaux, à appliquer. Barthes appartenait, indéniablement à la première catégorie. »
Plus suggestif que directif, Roland Barthes, en effet, n’est pas et n’a pas voulu être un maître à penser. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’ait pas à nous apprendre. Il nous a permis notamment de déchiffrer les systèmes de signes qui sont à l’œuvre dans toute manifestation du social; de mieux comprendre ce qu’est la littérature; d’entrer dans le champ de l’imaginaire et d’y voir jouer les figures qui le composent. Il a considérablement changé notre regard sur le monde et les êtres.
Il l’a fait sans imposer des dogmes, mais en proposant des concepts qui continuent de mettre de l’intelligible et des structures là où il n’y avait que de l’impressionnisme. Cela grâce à une écriture, une voix qui privilégient la sympathie et l’intersubjectivité et semblent parler directement à chacun de nous. Son œuvre, une des moins effarouchantes qui soient, est de celles qui s’imposent à nous, par son authenticité et son humanité.

Vertige du déplacement

L’œuvre de Barthes étonne, de prime abord, par sa variété, son ouverture, son attention tous azimuts. Diverse dans son objet (Barthes semble parler de tout: de Sade et de Beethoven, de Racine et du bifteck-frites, du catch, du strip-tease, du lied allemand et de Brecht); diverse dans sa méthode (il paraît changer souvent de vêtements théoriques, essayant tour à tour une critique thématique à la Bachelard dans Michelet par lui-même , une psychanalyse ethnologique inspirée du Freud de Totem et tabou  dans Sur Racine  et un structuralisme strict dans Système de la mode ); diverse dans son idéologie (tenu à ses débuts pour un marxiste intransigeant – parce que veillant à l’orthodoxie de l’introduction en France des écrits et des théories de Brecht –, il se fait le champion d’un certain formalisme en défendant Robbe-Grillet et le Nouveau Roman naissant et d’un certain hédonisme en réhabilitant, en esthétique, la valeur du plaisir ), cette œuvre apparaît comme une série de blocs distincts, voire contradictoires, dont on voit mal, à première lecture, le dénominateur commun.
Cela surprend, comme, à certains égards, l’homme lui-même. Tout comme son œuvre, la carrière de Barthes n’entre pas dans les modèles traditionnels que l’on rencontre chez les intellectuels français. Il vient tard à l’écriture. Né le 12 novembre 1915, à Cherbourg, ce n’est qu’en 1953 qu’il publie son premier ouvrage. Très tôt atteint de tuberculose, il passe plusieurs années en sanatorium et ne peut donc suivre le cursus honorum  universitaire auquel il aurait pu prétendre. C’est pourquoi, durant longtemps, les fonctions qu’il occupe s’avèrent précaires. Il est successivement bibliothécaire à l’Institut français de Bucarest, lecteur de français à l’université d’Alexandrie, attaché à la Direction générale des relations culturelles, chargé de recherches en lexicologie puis en sociologie au C.N.R.S.
Ce n’est que par des chemins détournés, et à l’âge de quarante-sept ans, qu’il rejoint l’Université mais, il est vrai, aux plus hautes fonctions. Nommé directeur d’études à l’École pratique des hautes études, il est élu, en 1976, professeur au Collège de France où il occupe la chaire de sémiologie littéraire qui a été créée pour lui.
Longtemps écarté des milieux et des vogues intellectuels, des centres clés d’édition et de pensée, il échappe aux influences et aux goûts du jour pour se forger une culture originale, des pôles d’intérêt spécifiques qui le font traiter de littérature tout aussi bien que de cinéma, de peinture et de musique, exhumer l’œuvre de Michelet et revaloriser le «discours amoureux» à un moment où la sexualité seule fait loi.
Volontiers intempestif, Barthes n’a jamais obéi à la mode. Bien au contraire, il l’a gouvernée (durant vingt-cinq ans, autant que Foucault ou Lacan, il a fait germer la modernité); mieux il l’a déjouée: dérangeant, ridiculisant ce qui va de soi, bousculant les valeurs fétiches, il a toujours et partout opéré des «déplacements». Et, dans son texte même, il rejette l’acquis, la répétition, la thèse, bref l’autorité, au gré de brisures, de zigzags, de fuites en avant. Son apparent éclectisme n’est que le fruit d’une stratégie concertée. À y regarder d’un peu près, l’essentiel de sa recherche, en fait, est programmé dès ses premiers ouvrages.

©Encyclopaedia Universalis 1998