Textes

Michel FOUCAULT (1926-1984)

mfPhilosophe, et aussi historien de fait et de goût, Michel Foucault fut, à partir des années soixante, l’une des figures les plus influentes du paysage culturel français. Après avoir enseigné aux universités de Clermont-Ferrand, puis de Tunis, et enfin de Paris-VIII (Vincennes), il a été élu en 1970 au Collège de France, où il occupait la chaire d’histoire des systèmes de pensée. Ses ouvrages, qui toujours replacent événements et savoirs dans des perspectives inédites, et dans lesquels la documentation érudite, l’interprétation originale et la description talentueuse sont subtilement indissociables, lui ont gagné la faveur d’un large public volontiers séduit et fasciné. Ses thèses philosophiques ont fait l’objet de maintes controverses, dans la mesure où elles ont paru, sans doute à tort, exclusivement liées au structuralisme.
Michel Foucault ne veut être expressément ni un historien des idées, ni un historien des sciences, au sens classique de ces termes. Seule l’intéresse «la discontinuité anonyme du savoir». Il veut encore moins être philosophe selon l’acception habituelle: la recherche des «conditions de possibilité» du savoir n’a, chez lui, qu’un rapport d’homonymie avec l’entreprise kantienne. «Le savoir, écrit-il, comme champ d’historicité où apparaissent les sciences, est libre de toute activité constituante, affranchi de toute référence à une origine ou à une téléologie historico-transcendantale, détaché de tout appui sur une subjectivité fondatrice.» Les seuls maîtres dont Foucault se réclame sont Marx et Nietzsche, et G. Bachelard (les «seuils épistémologiques»), G. Canguilhem (les «déplacements et transformations de concepts»), M. Gueroult («l’unité architectonique des systèmes philosophiques»), pour les contemporains. La seule dénomination qu’il admette pour lui-même est celle d’archéologue, d’un archéologue voué à la reconstitution de ce qui en profondeur  rend compte d’une culture: archéologie du «silence imposé aux fous» (1961), archéologies du regard médical (1963), des sciences humaines (1966), du «savoir» en général (1969), de la société disciplinaire (1975).

Les figures de l’Autre

Dès son premier ouvrage, Maladie mentale et psychologie  (1954), il se préoccupait de déchiffrer une des figures de l’altérité et cherchait la racine et la condition de possibilité de la pathologie mentale «dans un certain rapport, historiquement situé, de l’homme à l’homme fou et à l’homme vrai». Dans l’histoire de la civilisation occidentale, il est un moment où «la grande confrontation de la raison et de la déraison a cessé de se faire dans la dimension de la liberté, et où la raison a cessé d’être pour l’homme une éthique pour devenir une nature». C’est d’une dimension de liberté que témoignent encore ces penseurs dont le génie voisine avec la folie: Nerval, Nietzsche, Artaud. Foucault n’a pas hésité à consacrer une étude complète au poète Raymond Roussel, dont l’œuvre «serait le premier inventaire, en forme de littérature, des pouvoirs dédoublants du langage», et dont la déraison «communique sans doute avec la raison de notre monde».
Le livre le plus achevé de Foucault, l’Histoire de la folie à l’âge classique  (1961), est une minutieuse et émouvante évocation de ce partage de la raison et de la déraison. Les matériaux de l’enquête sont empruntés à la littérature, à l’art, à la philosophie, mais aussi à l’histoire des institutions et des pratiques de la vie quotidienne. Comment est-on passé, se demande Foucault, de l’expérience médiévale humaniste de la folie à cette expérience qui est la nôtre et qui confine la folie dans la maladie mentale, l’exclut et l’aliène? S’il n’est pas primordial, le rôle de l’institution médicale n’est pas négligeable. Foucault s’efforce ensuite de cerner, dans La Naissance de la clinique , le rapport entre perception du corps et langage sur le corps, dans la médecine de la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle, rapport dont l’importance n’est pas seulement méthodologique mais aussi ontologique. On arrive alors, en effet, à tenir sur l’individu un discours à structure scientifique, une fois que se sont modifiés le partage du visible et de l’invisible et le partage de ce qui s’énonce et de ce qui est tu. Le versant médico-légal, l’aspect institutionnel et répressif du renfermement et de l’exclusion sociale ont fait l’objet, depuis 1970, d’un certain nombre de séminaires au Collège de France. Paru en 1975, Surveiller et punir  décrit la «naissance de la prison». Dans ce «curieux projet d’enfermer pour redresser» qui caractérise notre société disciplinaire, M. Foucault voit l’un des moyens par lesquels le pouvoir s’assure la maîtrise des individus. Du XVIe au XIXe siècle, mesurer, enregistrer, faire manœuvrer, sont autant de «manières d’assujettir les corps, de maîtriser les multiplicités humaines et de manipuler leurs forces». La discipline des prisons rejoint celle de l’armée, des ateliers, des hôpitaux et des collèges. Aujourd’hui, investie par les sciences humaines, la pénalité moderne se veut moins punitive que réadaptative. Néanmoins demeure en elle, pour Foucault, une même «forme mixte d’assujettissement et d’objectivation», un même «pouvoir-savoir». L’auteur souligne que son ouvrage doit «servir d’arrière-plan historique à diverses études sur le pouvoir de normalisation et la formation du savoir dans la société moderne».
En dépit des apparences offertes par le titre, c’est une même visée théorique et politique qui anime les recherches de Michel Foucault sur l’Histoire de la sexualité . Le discours sur le sexe, tout comme l’intervention punitive, repose sur des «manipulations réfléchies» des individus et des populations. Le premier volume de ces recherches, La Volonté de savoir , met en question l’hypothèse généralement acceptée selon laquelle, depuis le XVIe siècle, l’on aurait assisté, en Occident, à une répression croissante de la sexualité dont le moment culminant serait le «puritanisme victorien», et dont la «libération» aurait commencé avec le XXe siècle. Foucault replace cette «hypothèse répressive» dans une «économie générale des discours sur le sexe à l’intérieur des sociétés modernes depuis le XVIIe siècle». Constatation paradoxale: la prétendue «libération» actuelle fait figure de soumission à «l’injonction séculaire d’avoir à connaître le sexe».
Cependant, les derniers volumes parus opèrent un «recentrement» à partir de la nécessité de tenter un «généalogie de l’homme du désir» dans l’Antiquité gréco-latine, relativisant la problématique chrétienne et ses prolongements modernes, réévaluant une «esthétique de l’existence».

Les figures du Même

Les figures du Même sont les figures de l’ordre dans les choses, celles qui constituent l’objet de la science. L’ouvrage Les Mots et les Choses  (1966) repère dans le champ épistémologique de la culture occidentale deux grandes discontinuités: celle qui, à la fin du XVIIe siècle, inaugure l’âge classique (solidarité entre la théorie de la représentation et les théories du langage, de la nature, de la richesse); celle qui, au début du XIXe siècle, «marque le seuil de notre modernité» (la théorie de la représentation disparaît comme fondement général de tous les ordres possibles, linguistique, biologique, économique et politique, et l’homme devient l’objet d’un savoir possible). L’Archéologie du savoir  (1969) reprend l’instruction du procès commun de l’humanisme et de l’anthropologie et réaffirme une volonté polémique d’analyser les discours scientifiques en leur succession sans les référer à une subjectivité constituante. L’objet de l’«archéologue», ce sont les formations et transformations discursives. Les principes de son étude sont donnés dans la leçon inaugurale au Collège de France en 1970 (L’Ordre du discours , 1971): introduire à la racine de la pensée le hasard, le discontinu et la matérialité; faire l’inventaire des procédés qui dans toute société contrôlent la production du discours, en «maîtrisent l’événement aléatoire», en «esquivent la lourde, la redoutable matérialité». Parmi les tâches actuelles de la philosophie figurent celles qui consistent à remettre en question notre «volonté de vérité», à restituer au discours son caractère d’événement et à lever la souveraineté du signifiant.
On a voulu voir en Michel Foucault le chantre de «la mort de l’Homme» ou encore, comme naguère Gilles Deleuze, un entrepreneur de «destruction froide et concentrée du sujet». Anti-humaniste peut-être, défenseur de l’individu certainement. Avec Jean-Marie Domenach et Pierre Vidal-Naquet, il a fondé en 1971 le G.I.P. (Groupe d’information sur les prisons), contestation politique de l’univers carcéral.
Révéler un nouveau regard, c’est enfin le propre de l’écrivain. Foucault a le don d’«affoler» son lecteur. Penseur de la discontinuité et des violents clivages, il n’en assure pas moins une suave continuité au niveau de l’écriture. La prolifération volontiers baroque des métaphores n’entame en rien la sereine limpidité d’un style égal dans toutes les œuvres de l’auteur. Ne nous étonnons pas non plus si l’entreprise conçue pour nous «décentrer» nous fait vaciller, si le bougé des repères a pour effet le vertige, si le savant maniement des miroirs suscite, l’éblouissement qui précède les nouvelles lucidités comme les nouveaux aveuglements. Sans doute faudra-t-il considérer l’introduction à L’Usage des plaisirs  comme son dernier mot: «entreprendre de savoir comment et jusqu’où il serait possible de penser autrement», plutôt que théoriser ce que l’on sait déjà.

©Encyclopaedia Universalis 1998