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L'universel divise

Souvenirs L'universel divise le côté obscur de l'universel Alors quoi ?

 

Cet ITV d' E Balibar dans le Monde, à la fois passionnant et troublant intitulée L’universel ne rassemble pas, il divise

Petit détour par les mots

Universel : un de ces mots que nous traversons comme en pays conquis -en tout cas connu - sans toujours réaliser combien à la fois il nous dépasse et échappe. Et forme aussi bien l'univers - en prenant le sens de cosmos - université - en dessinant un idéal de savoir et de transmission du savoir - qu'universel, lui-même - en oubliant qu'ainsi on revisite sans toujours le savoir une catholicité archaïque.

Reprenons, car c'est ainsi seulement que l'on peut entendre ce que le propos de Balibar peut avoir de paradoxal et de joliment provocateur ; en quoi il heurte nos fondamentaux et nous met en face, bien sûr de notre ethnocentrisme, mais le modèle même du savoir.

J'aime le latin universus - tout entier, considéré dans son ensemble, général, universel - qui relie ainsi deux termes : unus et versus. Vertere c'est tourner, faire tourner que l'on retrouve aussi bien dans conversion, diversion, divertissement, subversion. L'univers, ainsi, s'il désigne ainsi l'ensemble de ce qui est, êtres ou choses, dit surtout une attitude de l'esprit, une manière d'embrasser l'être de telle sorte qu'il se présente comme un ensemble. Le mot le dit et il ne faut pas l'oublier : il n'est pas d'univers en soi mais une manière de l'appréhender. Platon l'avait vu qui présente tout l'épisode de la caverne autour de ce tour, détour, contour, autour de cette conversion d'un homme qui, se retournant, et ceci à chaque étape, finit par voir, mais d'abord par être ébloui, ce que d'abord il ne voyait pas. Cette torsion, que l'on trouve dans trope mais aussi dans le verbe trouver, on la retrouve dans le grec καθολου - catholou, en général, d'ensemble, et en philosophie, le général ou l'idéal - d'où catholique. Mot lui-même composé de ολος - le tout, d'où nous avons tiré holisme - et de l'adverbe καθα- comme ! Ainsi, καηοραω signifie regarder d'en haut, et donc observer, examiner.

L'universel au cœur de la pensée

Ainsi, latin comme grec n'ont pas oublié, ce qui peut sembler trivial mais demeure le pont aux ânes de la pensée, combien tout n'est ici qu'affaire de représentation, de point de vue, de perspective … Tout le pari de la connaissance s'y trouve niché qui devient effrayant sitôt qu'on s'avise de l'oublier. Changer de lieu, regarder d'ailleurs, prendre du recul ne serait-ce que pour embrasser l'être - un peu plus, un peu mieux. Chez Platon ceci prend la forme d'une excursion voire d'une exfiltration - en tout cas d'une ascension. Là, dans la Bible, d'une révélation ; chez Spinoza - il n'est qu'à considérer les modes de connaissance qu'il distingue - certes un effort, une ascèse même pour se dépouiller d'un regard flou, confus et fallacieux, mais à la fin, une contemplation intuitive des essences qui dépasse les relations que la raison peut établir entre les choses. Le grec le savait qui dit théorie -où se joue d'abord la contemplation - là où nous disons représentation. 1

Depuis longtemps je ne croyais plus au miracle, dans le sens propre du mot, cependant la destinée unique du peuple juif, aboutissant à Jésus et au christianisme, m'apparaissait comme quelque chose de tout à fait à part. Or voici qu'à côté du miracle juif venait se placer pour moi le miracle grec, une chose qui n'a existé qu'une fois, qui ne s'était jamais vue, qui ne se reverra plus, mais dont l'effet durera éternellement, je veux dire un type de beauté éternelle, sans nulle tâche locale ou nationale.
Ernest Renan, Souvenirs d'enfance et de jeunesse

Universalité : avant d'être un projet politique, une conception de l'homme voire une morale, il s'agit d'une position, on aimerait écrire un dispositif au cœur même de la connaissance, à l'origine même de ce que l'on a faussement appelé le miracle grec, aux sources en tout cas de la philosophie. Tout à coup, ou insensiblement sans même qu'on s'en aperçoive, des hommes s'écartent, se taisent et se demandent si l'on peut accorder quelque crédit que ce soit à cette réalité qu'ils perçoivent, s'il n'était pas, sous le chaos, les différences et les heurts, quelque chose qui pût rendre raison de cet embrouillamini. Est-ce la conformation de notre entendement, comme le supposera plus tard Kant, ou bien simplement un pari ? comment savoir ? Mais ce qui est certain, qui trame toute recherche de la philosophie aux sciences les plus avancées, c'est que l'on ne cessera plus de traquer sous les apparences fugaces et trompeuses, une universalité qui rende mieux compte du réel. Il n'est de science que de l'universel, affirmait Aristote 2 : elle est ascension vers le général. Ainsi du déterminisme même s'il ne faut pas l'entendre de manière vague mais l'observer dans le concret et ses spécificités régionales (Bachelard)

Penser - et c'est ce qui donne tout son sens au καθ de catholou - c'est faire comme si l'on tenait la position d'en haut, qu'on fût sorti de la caverne, qu'on se fût débarrassé des illusions de l'apparence, qu'on ne fût plus aveuglé par les Idées, bref qu'on tînt la position de Dieu, ou du démon comme l'énonceraient les grecs.

Ainsi de la Vérité que l'on peut bien admettre ne jamais pouvoir atteindre mais qu'on ne peut imaginer être ni vague, ni transitoire.

Ainsi des principes de 89. Abolir les privilèges revint à poser une loi qui fut celle de tous, récuser que celle-ci put s'arrêter aux frontières de quelque pays que ce soit, caste, famille … Les Lumières firent leur office : liberté et loi n'étaient compatibles qu'à condition que nul ne fût au-dessus des lois. L'universel est donc aussi au cœur de la justice.

Ainsi de la déclaration des droits de l'homme ! Foucault n'a sans doute pas tort d'affirmer que cet homme dont on proclame les droits est une création de la philosophie des Lumières et l'on est bien obligé d'admettre qu'il n'est là qu'une sorte de semi-universalité - si tant est que le terme puisse avoir un sens - dans la mesure où la femme en est exclue ; qu'elle y est oubliée à tout le moins. Pour autant, c'est le même projet de rationalisation de l'espace social, de lutte contre les superstitions certes mais contre les coutumes et habitudes diverses qui en instaurant des divisions, des frontières, des inégalités entravent le développement de la société. Rationaliser revint alors à quantifier, à définir une aune commune : ce fut l'homme en son universalité.

L'universel au risque de l'ethnocentrisme

Le risque est évidemment constant d'ériger les normes, caractéristiques et croyances de son groupe social, de son peuple etc. Est-ce tout-à-fait un hasard que la déclaration proclamât liberté et égalité sans plus autre précision, ajoutant que les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune - contrairement en ceci au Préambule de la Constitution de 46 - repris dans celle de 58 et faisant ainsi partie de ce que l'on nomme désormais le bloc de constitutionnalité - qui fait référence à la race, la religion, la croyance. La différence de formulation tient à l'époque : si le préambule de 46 pose les droits économiques et sociaux mais aussi ceux de la femme, ici expressément désignée, elle le peut, en référence explicite à la Libération, implicite au programme du CNR.

C'est assez dire que l'universalisme proclamé ne vient jamais de nulle part et n'est jamais exempt d’ambiguïtés.

l’universalisme s’inscrit toujours dans une civilisation, même s’il cherche des formulations intemporelles. Il a un lieu, des conditions d’existence et une situation d’énonciation. Il hérite de grandes inventions intellectuelles : par exemple, les monothéismes abrahamiques, la notion révolutionnaire des droits de l’homme et du citoyen, qui fonde notre culture démocratique, le multiculturalisme en tant que généralisation d’un certain cosmopolitisme, etc.…
Balibar

C'est au fond ceci, d'abord, que pointe E Balibar :

Petits et grands traumatismes ; petites et grandes incompréhensions

Je me sais bien commettre ici faute impardonnable d'entremêler ainsi considérations théoriques, épistémologiques et historiques voire politiques. Question de méthode sur quoi il faudra revenir mais, précisément, universalisme se trouve trop à la jointure où se croisent pensée, théorie, idéologie d'un côté, et histoire, politique, de l'autre pour qu'on puisse réellement l'éviter.

Je ne reviendrai pas sur le génocide : tout a été dit et écrit et je n'y ai pas manqué moi-même. Il y a ici quelque chose dont nous ne pouvons pas nous remettre et le fait que d'autres génocides se soient produits depuis, le confirme. C'est, sans doute Arendt qui eut le mot le plus juste : voici événement irréparable, que nous ne pouvons effacer de nos mémoires, dont nous ne pourrons jamais nous débarrasser 3 Voici cet homme si fièrement proclamé dans son universalité qui se voyait nié, détruit - et l'idéal qu'il portait, irrémédiablement entaché.

Lointain écho du Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles de Paul Valéry, cette certitude que civilisation est un vain mot, trompeur qui plus est, mais que, de toute manière, la réalité qu'il recouvre est d'une infinie fragilité. Hegel avait raison : s'il est une leçon à tirer de l'Histoire, c'est que jamais on n'en tire aucune. Si l'on avait pu espérer, après guerre, qu'au moins on en aurait fini avec le racisme, s'il est vrai que plus aucun parti, après-guerre, contrairement aux années trente, n'osa plus se proclamer ostensiblement antisémite, si jusque dans la vie courante plus personne n'avouait son racisme, même ordinaire, laissant espérer non pas tant que le racisme fût en voie de disparition mais qu'au moins il s'empêchât ainsi de passer à l'acte, force est de constater que désormais il n'en est plus rien. Non, nous n'en aurons jamais fini ! Faut-il pour autant jeter tout idéal d'universalisme aux orties ? Je ne le crois pas même s'il faut bien admettre que rien de ce que nous en attendions - tolérance, pacification des mœurs, reconnaissance de l'autre, respect des différences … - n'est véritablement rentré durablement dans les esprits. Si d'aventure nous en attendions quelque vertu éducative, las ! c'est raté et tout est à recommencer !

Autre traumatisme, plus personnel sans doute mais qui engage néanmoins la pensée occidentale : ce qu'Heidegger aura révélé, mais il n'est ni le premier ni le seul, c'est combien la raison philosophique même servie de haute lutte, est incapable de nous prémunir même contre les erreurs les plus grossières, les horreurs les plus patentes ; combien formation d'excellence et analyse fine ne permirent pas plus à ses disciples et interprètes de reconnaître en Heidegger un antisémite de haut vol, ni en sa philosophie, les relents putrides qui s'y trouvent pourtant. Comment ne pas voir, que de Descartes à Diderot, de Rousseau à Comte, c'est ainsi tout le projet des Lumières qui est ici mis en péril : à quoi peuvent donc bien servir un usage méthodique et prudent de la raison, l'exigence d'une formation de qualité pour asseoir la liberté de pensée si celle-ci n'est même pas capable de vous épargner les foudres du fanatisme, les excès du dogmatisme et qu'elle sert tout au mieux de marche-pied aux pulsions troubles du pouvoir, aux pulsions de mort ? La chose n'est assurément pas nouvelle : l'universalisme chrétien n'a en rien empêché mais en réalité permis l'Inquisition, les guerres de religion, la colonisation … Combien se vautrèrent dans les lâchetés vichystes où ils présumèrent la restauration tant attendue d'un régime d'ordre et de soumission ? combien sauvèrent l'honneur ? Pour ne pas évoquer tous ceux qui se précipitèrent avec la fougue des convertis au service de tyrans qu'ils ne furent pas capables de reconnaître, encore moins de dénoncer ? Alors non, la raison est incapable d'empêcher quelque fanatisme que ce soit ; encore moins de lutter - n'en parlons pas- contre les passions ; pas même de seulement les tempérer.

Ce n’est pas en vain que l’Eglise universelle a établi par le monde la récitation de la prière pour les juifs obstinément incrédules, pour que Dieu lève le voile qui couvre leur cœur, et les amène de leur obscurité à la lumière de la Vérité.
Saint Bernard, Lettre 365

Je crois bien voir compris cela lorsque, à l'occasion d'un des multiples épisodes des conflits agitant le Moyen-Orient, puis à nouveau lors de la guerre en Irak, l'on entendit que les droits de l'homme n'auront jamais été que l'accoutrement, moralement et politiquement acceptable pour des oreilles occidentales si sensibles, permettant de justifier l'hégémonie occidentale et ses menées impérialistes. Il faut dire qu'à entendre alors Bush évoquer l'axe du mal ou un Woolsey justifier la guerre comme mission civilisatrice et démocratisante, il y eut effectivement de quoi douter. Ici, non plus, la chose n'est pas nouvelle : il suffit pour le comprendre de relire Irénée de Lyon, ou l'appel à la Croisade de Bernard de Clairvaux à Vezelay, de se souvenir combien l'appel à la lutte contre les infidèles s'accompagna de massacres antisémites - à quoi bon écraser là-bas, l'Infidèle, effectivement, si l'on n'est même pas capable d'éliminer, ici, ceux qui prospèrent chez nous ? - et réaliser combien cet universalisme théologique sut à l'occasion revêtir des allures guerrières plutôt nauséabondes.

Hontes de voir proliférer en Europe des régimes qui, pour démocraties illilérales qu'elles se proclament, n'en sont pas moins des systèmes fascistes, de voir un Trump qui ne vise à rien moins qu'à saper les ultimes fondements démocratiques aux USA, d'entendre des Finkielkraut ou des Onfray s'égarer en des causes indéfendables au nom d'un universalisme étrangement entendu, d'entendre les uns et les autres, chroniqueurs et politiques, s'invectiver paresseusement au nom de concepts aussi vides que trompeurs - anti-système ; identité ; populisme - et en surajouter ainsi sur le brouillage idéologique ambiant … Honte de voir monter ainsi ce désir inconscient de fascisme !

Alors quoi ? Comment expliquer ce côté obscur de l'universalisme ?

 


1) pages consacrées à la vue :

voir aussi la conférence de M Serres à propos de son livre Yeux

2) Aristote, Organon, Seconds analytiques

L’universel, ce qui s’applique à tous les cas, est impossible à percevoir, car ce n’est ni une chose déterminée, ni un moment déterminé, sinon ce ne serait pas un universel, puisque nous appelons universel ce qui est toujours et partout. Puisque donc les démonstrations sont universelles, et que les notions universelles ne peuvent être perçues, il est clair qu’il n’y a pas de science par la sensation. Mais il est évident encore que, même s’il était possible de percevoir que le triangle a ses angles égaux à deux droits, nous en chercherions encore une démonstration, et que nous n’en aurions pas (comme certains le prétendent) une connaissance scientifique : car la sensation porte nécessairement sur l’individuel, tandis que la science consiste dans la connaissance universelle. Aussi, si nous étions sur la Lune, et que nous voyions la Terre s’interposer sur le trajet de la lumière solaire, nous ne saurions pas la cause de l’éclipse : nous percevrions qu’en ce moment il y a éclipse, mais nullement le pourquoi, puisque la sensation, avons-nous dit, ne porte pas sur l’universel, ce qui ne veut pas dire que par l’observation répétée de cet événement, nous ne puissions, en poursuivant l’universel, arriver à une démonstration, car c’est d’une pluralité de cas particuliers que se dégage l’universel.

3)cité par Agamben

« Avant cela, on disait : bien, nous avons des ennemis. C'est tout à fait normal. Pourquoi n'aurions-nous pas d'ennemis? Mais là, c'était autre chose. C'était vraiment comme si un abîme s'ouvrait. [ ... ] Cela n' aurait pas dû arriver. Je ne parle pas seulement du nombre des victimes. Je parle de la méthode, la fabrication de cadavres et tout le reste. Inutile ·d'entrer dans les détails. Cela ne devait pas arriver. Il est arrivé là quelque chose avec quoi nous ne pouvons nous réconcilier. Aucun de nous ne le peut. »