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La vision

Des cinq sens, on le sait, c'est encore la vue qui a la primeur tout au moins dans le domaine de la connaissance et c'est au fond assez logique puisqu'il est celui qui non seulement s'accommode assez bien de la distance mais même l'exige pour mieux appréhender l'objet. L'ouïe impose une certaine proximité même s'il est vrai que la présence divine souvent s'accompagne de tonnerres tonitruants. Toucher, goût et odorat imposent contact. Ils se rangent résolument du côté de la pesanteur.

On l'oublie trop souvent : l'esthétique, avant d'être une théorie des beaux-arts, renvoie simplement à la sensibilité, à notre capacité à être affecté par les objets extérieurs.

Je l'ai écrit déjà : nous ne sommes pas des forteresses épaisses : quelque chose, de l'extérieur nous pénètre mais, en même temps, rien de ce que nous ressentons n'est réellement transmissible : la compassion est assurément la plus géniale galéjade qui se puisse être mais la relation demeure unilatérale : beaucoup entre ; peu, si peu en sort !

Est-il vraiment des sens plus pesants que d'autres ? Tout ce qui me ramène à moi, à la pesanteur du corps plutôt qu'au monde : odorat, goût et toucher y appartiennent. Même s'il est vrai que son esthétisation sous la forme du bon goût, le rend plus acceptable, je ne m'étonne pas que le goût soit plus souvent associé à la goinfrerie, à la gourmandise ; au péché. Quant au toucher, parce qu'il implique directement le corps, il ne peut assurément qu'être le vecteur de toutes les tentations. Restent ouïe et vue.

J'aime assez l'ouïe pour ce que d'une part, elle n'est pas nécessairement quête de plaisir mais surtout d'autre part elle appelle invariablement l'interprétation qui transformera la vibration en un son agréable ou pas, le bruit en musique ... C'est bien quand on parvient à donner du sens à un son qu'il cesse d'être un bruit pour devenir musique.

Est-ce un hasard si elle est omniprésente dans ce tableau consacré à l'ouïe : sous la forme des instruments, évidemment, des partitions, de ce petit ensemble en train de jouer en arrière-plan, mais aussi sous la forme des oiseaux au dehors, ou des perroquets, de ces horloges ici et là dont on attend, espère ou redoute le carillon, jusqu'aux nuées grises annonçant l'orage ... Ne manquent finalement à l'appel que les cloches d'une église ...

Bien plus qu'avec le goût, le toucher ou l'odorat où il ne s'agit finalement que de consommer ce qui de l'extérieur se présente à nous, avec l'ouïe, et c'est encore plus vrai avec la vue, c'est à un véritable dialogue auquel on assiste où l'objet n'est pas seulement ce qui gît là contre moi et que je dois subvertir, convertir voire ingérer et détruire mais quelque chose comme une idéalité, une abstraction qui ne se donne à moi que pour autant que je me donne à lui.

J'aime assez que la musique - μ ο υ σ ι κ η - porte le nom universel des arts ; je ne déteste pas que Hermès en soit supposé l'inventeur. Il y a, dans cette histoire de Panoptès tué par Hermès sur les ordres d'Héra, quelque chose de troublant qui ne signe pas seulement la victoire de l'audio sur le visuel, qui ne prolonge pas seulement le rapport trouble que nous entretenons avec l'image depuis Nicée : oui l'image est pauvre qui n'offre le monde que de notre seul point de vue si partiel, tellement partial. A l'opposé, le monde chante, bruisse et entonne tant de mélopées. Le monde nous parle, alors que nous nous satisfaisons de le regarder.

Platon nous invitait à sortir de la caverne pour parvenir enfin à contempler le Vrai : c'était assez dire que l'image peut-être trompeuse et que nous ne sommes mêmes pas capables de nous en apercevoir. Idée commune à Athènes et à Jérusalem que cette obsession à nous faire sortir du monde pour ce que la vérité ne s'y trouverait pas. Je ne suis pas certain du sens à donner à l'hypothèse développée par Serres selon quoi le monde nous verrait mais je comprends bien que s'il était une vérité du monde elle ne pourrait procéder que de l'intégrale des points de vue - et, sans doute, non exclusivement humains. Sans doute cette intégrale est-elle le monde lui-même et il n'est en tout cas pas étonnant que l'on vît dans cette position absolue qu'en logique on nomme démon, le regard même de Dieu. Mais Platon se trompe : l'aller ne vaut que pour le retour ; c'est bien ici et maintenant qu'il faut affronter le regard de l'être. En inventant le λόγος, Athènes a inventé non la Vérité, mais la proportion, la médiation.

Je cherchais ce qui faisait l'humanité de l'homme et ce qui la garantissait dans le diptyque pesanteur<->grâce. Au moins ceci : être vu ! Être vu comme un visage, disait Lévinas, sans doute mais, d'abord être vu. Ce n'est sans doute pas un hasard si ce qu'il y a de commun à tous les témoignages sur ceux-là que l'on nomma les musulmans il y eut ceci qu'à la fois ils ne regardaient plus rien ni personne mais surtout qu'on ne les regardait pas.

Pourtant en dépit de la Parole qui initia l'être ; malgré l'impossibilité pour Moïse de regarder Dieu en face ; quoique ses apparitions se présentent plutôt sous les formes tonitruantes d'orages, d'éclairs et de tonnerres, de bourrasques ou de tempêtes, la vision, souvent nocturne, semble pourtant l'apanage de ceux qui sont habités. La lumière avant d'être synonyme de la raison, le sera de Dieu lui-même . Au travers du prisme du monde, pour que seulement nous puissions la supporter, par l'ombre qui s'y porte qui rend les choses visibles et l'être soutenable, la lumière nous appelle, nous interpelle.

Il doit bien être un moment - comment imaginer autrement la grâce ? - où la lumière se fait musique. C'est ce moment, qu'au commencement l'on nomme λόγος.

Carpaccio

CarpaccioCe tableau a été commandité par le cardinal Bessarion. Il symbolise, par le thème retenu, la synthèse entre héritages antiques, modernité et christianisme : Saint Augustin est en train d'écrire la vie de Saint Jérôme dont il entend alors la voix et qui lui annonce la mort proche et la promesse du Paradis .On est assez loin de la représentation que Fra Angelico a pu se former de la conversion et bien plutôt dans une lecture humaniste, catholique au sens de l'universalisme, de la foi et de la vision céleste.

Équilibre, proportions harmonieuses, architecture finement agencée, richesse du cadre ... tout contribue à faire de cette représentation un travail de synthèse, étonnamment paisible comme si la vision ou la voix céleste ne pouvait en rien perturber la rigueur, la sagesse du siècle.

Ce tableau de Carpaccio intitulé la vision de Saint Augustin est révélateur de la représentation qu'à la Renaissance, on s'en put faire. : suivant la diagonale parfaite du tableau, la lumière divine pénètre l'espace, dessinant des ombres et semblant avoir pour destinataire le bichon maltais qui regarde et qui semble même mieux voir qu'Augustin lui-même, dans une curieuse position d'attente. La lumière pour ainsi dire lui passe au-dessus de la tête et le surprend dans son activité, main suspendue avec son stylo indiquant que son travail d'écriture aura été brusquement interrompu quand l'animal, quant à lui, paraît n'avoir attendu qu'elle. Saint Augustin n'est pas n'importe qui et surtout pas un illuminé. Sa conversion n'eut jamais la puissance de l'évidence, encore moins celle d'une révélation miraculeuse : elle fut au contraire, pour lui qui naquit païen et n'arriva à la foi qu'en passant par la philosophie d'abord et le manichéisme ensuite, l'objet de hautes luttes dont témoignent ses Confessions.

Aussi bien n'est-ce pas seulement une relecture humaniste de la Renaissance que de voir ici associés, à côté des signes évidents de sa foi et de ses attaches ecclésiales, tous les attributs de l'intellectuel. Il le fut éminemment lui à la fois docteur et père de l'Eglise, auteur d'une œuvre prolifique dont M Serres s'amusait à imaginer que les quelques quatre-vingt ouvrages éparpillés dans cette scène en fussent les exemplaires personnels.

Tout homme honnête est un homme mêlé, affirma Montaigne : celui-là le fut de haut vol lui qui n'imagina pas que l'Eglise pût se construire en barrant la route à ses sources grecques mais donc aussi latines.

Et c'est bien effectivement un triptyque que nous donne à voir Carpaccio :

A gauche,
un espace de lecture avec chaise et lutrin ; au mur deux étagères portant l'une des livres, l'autre des objets d'art. Décor classique d'un humaniste lettré

Au centre du tableau,
à la croisée exacte des deux diagonales, un espace de prière avec autel, mitre et crosse et dominant le Christ portant à la fois lance et croix. Qui est la seule figure de face regardant le spectateur.

A droite,
Un espace de travail, d'écriture. Des livres partout, sur la table, à portée de main et par terre. On le voit écrivant, un stylo à la main, mais sur la table aussi, plume, encrier, ciseaux ; des lettres, un cahier, un livre : c'est donc à une triple écriture qu'il s'attelle. On remarquera aussi le globe illustrant o'ouverture au savoir scientifique autant que le sablier évoquant le temps ...

On remarquera de la même manière le jeu d'ombre et de lumière. La partie droite, l'espace de travail où se trouve Augustin est la partie la plus sombre du tableau alors qu'au contraire l'espace de lecture est celle la plus claire. L'autel, le Christ, on l'a dit, sont au centre, à l'intersection des deux diagonales partageant le tableau en quatre triangles : à gauche et à droite, se complétant, les espaces de réflexion et de travail, où obscurité et lumière le disputent aux couleurs chaudes et froides. Mais verticalement, on voit que, juste devant le Christ, se projette l'ombre portée par la vision ... Il n'est pas de lumière sans ombre portée et, contrairement à ce que peut faire croire Platon c'est moins souvent la lumière qui fait voir que l'obscurité ou mieux encore la pénombre : il n'est pas un astronome amateur qui ne le sache : la lumière pollue l'observation des astres et des étoiles.

Le soleil ne se regarde pas en face : il y faut intercaler des filtres et écrans. Nous voici à l'essentiel que je voulais suggérer : ce n'est pas nous qui regardons Dieu, mais lui qui nous regarde. Remarquons combien la lumière qui pénètre par la fenêtre occupe latéralement la scène ; c'est celle qui de droite à gauche fait Augustin lever la tête et l'animal regarder fixement cette vision qui pénètre subitement l'espace et le colore d'ombre. Elle nous est donnée à voir mais ne nous engage pas. En revanche le regard du Christ, au centre exact du tableau, pointe en notre exacte direction et cette position centrale me laisse à croire que l'essentiel est ici.

L'accomplissement de l'être réside sans doute moins dans le fait de voir, fût ce les choses cachées depuis la fondation du monde, que d'être regardé !

Ce que ce tableau nous donne à voir, qui nous regarde dans les deux sens du terme, c'est ce que la vue peut comporter de dialogue : voir - mal - et être vu jusqu'à la transparence comme ce miroir réfléchissant, à l'envers, une image qui cesse d'être trompeuse ou pauvre sitôt qu'on l'envisage des deux points de vue. La vision n'est pas seulement cette sortie, de la caverne ou de soi, n'est pas uniquement cette besogneuse échappatoire de la pesanteur, elle est également cette douloureuse inquisition qui ramène à soi, et vous ramène au poids le plus lourd.

Mais voir, c'est aussi comprendre ; ce moment étrange où ce que l'on cherchait péniblement, au prix de contorsions et de raisonnements aussi complexes que, parfois, alambiqués, où ce qui semblait devoir nous échapper et résister si fort à notre saisie que l'on eût été tenté d'en conclure qu'il dépassait les limites de notre entendement, où cela même qui parut initialement se dérober comme l'horizon, éclate pourtant avec la force soudaine de l'évidence. Il y a, ainsi, quelque chose de l'intuition dans la connaissance et ce n'est assurément pas un hasard qu'elle fasse appel à l'imagination, cette dernière fût-elle strictement contrôlée ...

Maître Eckart, Serres le signale, l'avait compris : le monde est cet écran qui nous rend la lumière divine supportable ; il est ce point où se rejoignent le regard que je porte vers Dieu, et celui qu'il porte sur moi. Le monde est écran mais pas obstacle ; il est pont mais pas mur

Alors, subitement, je comprends - mais je devrais écrire je vois : je ne suis homme que parce que je vois et suis vu. Mais parce que la vision ne saurait se contenter d'être un semi-conducteur, que le monde est précisément cette frontière ou cet écran où ces deux mouvements se confondent, je ne puis demeurer homme qu'au monde.

Que par accident ou insupportable tyrannie, je me révèle weltlos, dans cet état que Arendt nommait Verlassenheit, et alors, immédiatement s'effrite mon humanité ...

Le monde est la frontière de l'être.

Mais, sans doute, faut-il entendre cette frontière selon ses trois couches : le bord intérieur qui se hérisse de protection pour mieux préserver l'espace intime de l'être ; le bord extérieur qui représente l'altérité pure, à la fois menaçante et roborative ; la strate intermédiaire qui est celle du passage,de la translation ; de la communication, de la traduction.

Défendre, protéger, interdire ou laisser passer : ainsi, triplement, fonctionne une frontière.
Serres

Au point de me demander si meilleur titre pour ce tableau n'eût pas été Frontière de l'être parce que les trois couches y sont présentes. Avec, au centre, conducteur, le Messager.

Le monde est traducteur de l'être.

Je regarde ce tableau de G de La Tour représentant Saint Jérôme lisant une lettre - ce même Saint Jérôme dont Augustin est en train d'écrire la vie au moment où il est saisi par une vision - une voix - lui annonçant mort proche et promesse de Paradis. Jérôme est le traducteur par excellence - celui qui permet à la voix de passer ; de faire passer le message. Pesanteur de l'âge, il lui faut, dans ces médiations en cascade, un autre écran, le prisme de ces verres pour se rendre accessible ce qui n'est déjà qu'un reflet, qu'une autre translation. Le rouge cardinalice domine ; demeure cette ligne, droite descendante qui part du visage vers le papier : minuscules, les verres, ici, aspirent tout l'espace.

C'est assez dire qu'ici s'entremêlent vue et ouïe, parole et image. Là est le miracle de l'être, quand musique et parole tissent le lien. Au commencement était le logos !

Ce n'est donc pas à une apothéose à quoi l'on assiste ici mais à l'enchevêtrement de deux regards, à la combinatoire de l'icône et du verbe, à cet entrelacs de grâce offerte et de pesanteur concédée, d'où je suppose surgir cet engagement qui nous fait être.

Au commencement - Ἐν ἀρχῇ - ce qui, Agamben le signale, sonne comme un commandement. Un engagement.