Histoire

Aux sources du nazisme

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1) le courant volkisch

2) Les sources occultes

3) les lieux communs

4) une démarche réactionnaire

5) une démarche identitaire

6) une démarche scientifico-religieuse

7) une démarche démiurgique

8) Une démarche fusionnelle

 

Idéologie articles Les inspirateurs occultes
le courant volkisch

Histoire du nazisme

H Blavatsky
  M Allal, Antisémitisme, hiérarchies nationales et de genre Guido von List
  S François, La nouvelle droite et les indo-européens
J Lanz von Liebenfels
  S François, Le néopaganisme et la politique Rudolf von Sebottendorf
  R Colin, la violence nihiliste Otto Rahn
  J Chapoutot, Les nazis et la nature Herman Wirth
  J Chapoutot, Le nazisme, l'Antiquité et le mythe Karl Maria Wiligut
  J Solchany, L'Histoire vue d'en haut D Eckart
  K Hévert, Les intellectuels sous la République de Weimar  
  N Weill, Le traumatisme armanien  
  M O Baruch, Qu'est-ce que le fascisme ?  
  M Messling, Philologie et racisme  
  G Merlio, Révolution conservatrice à Weimar ?  
  B Fortin, La mort, logique du nazisme  
  R Linde, Contribution au problème de « l'introduction du nazisme dans la philosophie » par Heidegger  
  O Jouanjan, GEFOLGSCHAFT ET STUDENTENRECHT : DEUX GLOSES EN MARGE DU DISCOURS DE RECTORAT  
  E Traverso, Interpréter le fascisme  

 

Derrière la grande histoire, en dessous, dans les tréfonds les plus noirs, se cachent parfois de curieuses figures. Il ne s'agit pas ici de donner une explication mystique du nazisme - ce serait absurde. Il y a bien, dans les registres historiques, politiques, idéologiques et économiques largement de quoi rendre compte de la période nazie. Il y a pourtant dans la période de la République de Weimar à la fois un bouillonnement intellectuel, une confusion politique, un désastre économique en germe et une profusion de sectes et mouvements mystiques divers dont S Zweig dans Le Monde d'hier rend parfaitement compte.

Or ni A Hitler lui-même, ni certains de ses affidés (Hess, Himmler, Goebbels ou encore Rosenberg) ne restèrent étrangers à ces courants idéologiques à quoi ces derniers participèrent parfois dès les origines. Or, il est indéniable que du Reich des mille ans jusqu'à la manière de mener les congrès de Nuremberg, de l'idéologie où la mystique du chef avait sa part mais aussi la supériorité de la race aryenne à l'organisation même de la SS il y eut quelque chose qui ressembla bien à l'invention non seulement d'un nouvel ordre mais d'une nouvelle religion.

Cette mystique qui contribua vraisemblablement à l'enthousiasme populaire, a des origines, des auteurs, des protagonistes aussi : en voici quelques uns.

Qu'on ne s'y trompe pas : il ne s'agit pas ici de proposer une nouvelle interprétation du nazisme et, surtout pas, d'en suggérer une quelconque théorie mais seulement de suggérer un contexte qui n'est pas que politique ou économique mais aussi idéologique. L'Allemagne de l'après 18 est désemparée : sans réelle expérience démocratique elle se voit imposer une république d'autant plus fragile qu'elle résulte d'une révolution communiste avortée ; orpheline devant une aristocratie militaire qui s'est dérobée; exsangue bientôt par les réparations dues aux vainqueurs, affaiblie par la crise de 29. Cette Allemagne-là que le militarisme autoritaire n'a pas déserté est instable : sa courte histoire est parsemée de tentatives de coups d'état, d'assassinats politiques et de luttes de rue.

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Mais cette Allemagne-là est encore hantée par ses ambitions de grandeur : en attente non tant d'un homme providentiel que d'un Messie, d'un Sauveur, elle est parcourue par une forte tension messianique qui ne demandait qu'à être satisfaite. une certaine conception romantique du rôle supposé grandiose de l’Allemagne dans l’histoire du monde, une croyance quasi-mythique et largement partagée de la supériorité germanique, une grande méfiance envers les institutions démocratiques et l’attente d’un homme providentiel : tout ceci rassemblé suffisait déjà à constituer le mélange détonnant qui n'allait pas tarder à exploser.

Le courant völkisch

L'idéologie volkisch qui puise ses racines dans le romantisme allemand et demeure indissolublement lié au réveil des peuples du milieu du XIXe constituera le socle du nazisme qu'il intégrera et avalera assez rapidement. En réaction au rationalisme des Lumières, l'idéologie volkisch propose une représentation quasi mystique du peuple dans son rapport à la nature, à la terre et son enracinement dans les traditions, héritage du passé glorieux, qui forgent son identité.Le volkisch c'est le contraire de l'individualisme démocratique, c'est au contraire toujours le primat du peuple sur les éléments qui le composent et donc la nécessaire soumission de ceux-ci à celui-là.

Selon de nombreux théoriciens völkisch, la nature de l’âme d’un Volk est déterminée par son paysage d’origine. Ainsi, les Juifs, étant un peuple du désert, sont considérés comme des êtres superficiels, arides, “secs”, dépourvus de profondeur et sans la moindre créativité. A cause du caractère désolé des paysages désertiques, les Juifs sont un peuple spirituellement stérile, en opposition totale avec les Allemands qui, vivant dans les forêts sombres noyées dans la brume, sont profonds et mystérieux1

Autant dire que l'antisémitisme y est de règle et que le déracinement y apparaît comme le signe tangible de la malignité.

C'est surtout à partir de la seconde moitié du XIXe que ce courant va se donner un corps de doctrine consistant en même temps que des outils de propagande efficaces. Jusque là ce courant se sera contenté de produire une représentation romantique d'un retour à la terre où se joue surtout le couple ville/campagne où le juif ne suscite la détestation - au même titre que le prolétaire - que parce qu'il est déraciné.

C'est avec Lagarde et Langbehn que le courant va prendre son orientation définitive, quittant les rives romantiques d'un nationalisme encore libéral pour un nationalisme franchement autoritaire et ouvertement raciste.

Paul de Lagarde (1827-1893)

Remarquable chez Lagarde demeure sa conception résolument religieuse de la nation. Selon Paul de Lagarde, la germanité est fondée sur “l’âme” plutôt que la pureté d'une race germanique. Loin de Gobineau ou de Vacher de Lapouge, son approche n'est pas raciale mais profondément culturelle. L'effet est le même : le juif est perçu comme l'ennemi, la verrue qu'il faut éradiquer contraignant le juif à choisir définitivement entre sa religion et le fait d'être allemand 3. Mais c'est via Lagarde que les occultistes de tout poil gagneront le courant volkisch.

Parmi les thèmes dominants ceux-là mêmes qui formeront le socle idéologique du NSDAP qui verra en Lagarde un précurseur.

- l’espace vital à l’Est

- la construction d’une Mitteleuropa (Europe centrale) sous la domination germanique

- l’aspiration à un « christianisme allemand » expurgé de ses éléments juifs (notamment Saint Paul) qui influencera directement Alfred Rosenberg dans son livre Le Mythe du vingtième siècle (1930)

Julius Langbehn (1851-1907)

C'est avec lui que l'on passera insensiblement de l'antijudaïsme à l'antisémitisme. Pour lui les vertus se transmettent par le sang au point de recommander l'étude des traits du visage pour déceler les qualités ou les tares de chacun ; au point bientôt de recommander l'assujettissement des races inférieures et notamment des juifs.

On lui doit la place prééminente d'un Moyen Âge, perçu comme modèle immuable, comme le moment privilégié de la mise en place d'une religion germanique spécifique, intimement lié aux liens qui ont pu se créer entre le Volk et la nature. La référence si fréquente aux chevaliers teutoniques vient de là ainsi que la perception du juif comme le ferment libéral délétère qui aurait sous l'aune de la modernité mis à bas l'ordre médiéval séculaire et naturel.

On lui doit encore cette curieuse approche esthétique - que l'on retrouvera chez Goebbels - qui veut que le peuple soit artiste c'est-à-dire puisse dans son âme même la puissance de forger le réel mais qui aboutira justement à ce que l'approche ne soit jamais exclusivement politique mais esthétique, sinon mystique.

On lui doit enfin cet appel au Führer tant il lui semble que le peuple ait besoin d'être guidé, tant il lui paraît devoir se maintenir dans l'exclusive posture de l'obéissance face à un guide qui ne devra jamais se contenter d'être seulement un politique pur, mais un héros culturel. Sans conteste, c'est chez Langbehn que Hitler à la fois puisera sa doctrine du Führer mais étanchera aussi sa soif mystique.

Néanmoins force est de constater que le courant volkisch - et notamment son antisémitisme - demeureront comme une posture esthétique des classes dominantes, quelque chose comme la marque distinctive de la classe dominante et aristocratique. Il faudra attendre la guerre et surtout les conditions mêmes de l'armistice, la révolution spartakiste et le traité de Versailles pour que le mythe du coup de poignard dans le dos prenne corps et serve de vecteur à la double haine du juif et du communiste, assez aisément assimilés.

C'est ainsi après 18 que le courant volkisch prend pied résolument dans le politique. C'est ici que s'inscrit la naissance du NSDAP.

 


1) MOSSE, Georges L., Les racines intellectuelles du Troisième Reich. La crise de l’idéologie allemande, Paris, Calmann-Lévy, Mémorial de la Shoah, 2006, p. 21