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Réparer le monde - Tikkoun Olam - תיקון עולם

 

Est-il notion plus claire et plus émouvante que ce Tikkoun Olam à l'œuvre de quoi l'on destine tout juif qui se respecte - que l'on traduit ordinairement par réparer le monde mais qui ne saurait se résumer à quelque action sociale ni à la charité bien ordonnée à quoi se déclarent consacrer les chrétiens. C'est qu'avant d'être un pilier de la moralité et donc de la religiosité juive, le Tikkoun Olam est un concept central de la gnose.

Il n'est pas de courant religieux qui ne comporte son versant mystique : d'un côté, ceux qui mettent en avant ce qui dans la révélation concerne l'homme et la manière dont il doit se comporter, de l'autre, sur le versant ombragé, ceux qui traquent les mystères qui se terrent sous les mots puisqu'il est avéré qu'ils ne se pourrait être de lumière sans ombre, ni de dévoilement sans voilement.

Il y a bien quelque chose d'émouvant dans cette obstination à creuser encore, et toujours plus profondément encore s'il se peut, qui ne saurait laisser le philosophe indifférent comme s'il y allait de même que pour ces édifices qui ne tiennent pas sans fondations cachées ou de cet inconscient qui grevait nos âmes de plus de mystères que de paroles sensées … Quelque chose de l'ordre du vertige vous saisit dès lors que vous osez avancer un pas dans cette direction parce qu'invariablement, qu'inéluctablement, un sens se cache sous le sens et le dévalement, en cascade, serait infini.

Quoiqu'il en soit, à côté de la Parole révélée à Moïse qui édicte règles et lois à observer, qui engagent l'homme dans son rapport à Dieu, il y aurait une autre révélation moins morale, plus radicalement métaphysique concernant la création elle-même. Concernant Dieu avant même que n'existe l'homme.

Où subitement tout s'inverse.

Quelque chose étonne dans cette représentation de la création qui va à l'encontre de toutes les représentations usuelles - mais c'est bien le moins : pour que la création ait lieu il faut que Dieu qui est l'infini de l'être se retire et non pas irradie comme on a l'habitude de l'imaginer. Que le monde ne doive son existence qu'à l'espace laissé par le retrait du divin heurte déjà nos habitudes de pensée mais bien moins encore que cette brisure des vases qui marque le processus de création. Car, dès lors, ce n'est ni par le diable ni par l'homme que le mal est entré dans le monde mais bien par une sorte de catastrophe qui devra bien être réparée.

L'homme subitement n'est plus celui par qui le malheur arrive mais celui par qui la plénitude demain pourrait éclore.

Il y aurait beaucoup à dire sur la complexité du processus de création [1] tel que l'entend Louria qui, pour poétique qu'elle paraisse, entremêle savamment être et pensée, puissance et langage au point que si les sephiroth se révèlent émanation de l'énergie divine, en se brisant pour certaines d'entre elles, elle répandent des étincelles du divin qu'il faudra bien révéler demain, réunir afin de leur redonner leur éclat. Tel serait le rôle de l'homme.

Je ne sais comment entendre cela : est-ce une manière, finalement assez lâche, de se dédouaner de toute responsabilité - l'entrée du mal dans le monde n'était pas le fait d'une faiblesse humaine ou d'une malignité chronique nous conduisant à errer sur tous les chemins obvies mais au contraire à une catastrophe métaphysique où nous n'aurions nulle part. Est-ce manière de se donner le beau rôle ?

Je trouve pourtant l'idée belle à défaut d'être assuré de sa justesse. Oh, il y a bien, dans la physique moderne quelque chose qui en viendrait attester la pertinence : l'entropie. Que le monde aille vers sa désorganisation comme n'importe quel système, oui, l'entropie nous en avait déjà fait enseignement même si cette entropie générale n'empêche pas, localement, d'improbables néguentropies de nous faire espérance. Qu'il échoit à l'homme d'entretenir le monde, et d'abord en le nommant, voici ce que la Genèse avait déjà suggéré. Voici qui donne au nom d'homme sa si belle signification, lui qui est à la fois dans le monde, du monde et devant le monde. Que par son comportement, le respect des mitzvot, il puisse réparer le monde et même accélérer l'avènement du Messie, voici qui lui confère une responsabilité à hauteur de quoi il ne peut qu'être - un peu ou beaucoup défaillant - mais souligne en même temps l'étroite solidarité entretenue avec le monde - qui est tant son exil que son royaume.

J'aime assez ceci - où se conjuguent solidarité et réciprocité - puisqu'il ne saurait y avoir d'exhaussement de soi sans celui du monde. Laisser fuser la lumière, permettre au monde de se maintenir hors de l'attraction divine sans ni s'appauvrir ni se consumer. Il y a dans cette idée d'un homme prolongeant le monde où, contrairement à la tentation chrétienne d'une apothéose d'un homme bientôt fait dieu, d'un homme qui saurait demeurer à sa place et s'astreindre à servir, quelque chose d'éminemment digne. Ne jamais tergiverser avec la transcendance : le divin n'a de sens qu'en ne se confondant jamais avec la création. Ne jamais sous-estimer la puissance du service.

Je suis assez peu sensible à ces échafaudages théoriques, parfois bien trop sophistiqués, que les gnoses, mystiques et autre ésotérismes savent complaisamment composer. Je le devrais pourtant : le philosophe aime les systèmes, ausculter les éventuelles cohérences, dénicher les contradictions. La cabale forme un corpus étonnant qui, avec ses couches successives d'interprétations, offrent un univers entier dont il faut craindre qu'on ne sortira jamais tant il paraît refermé sur lui-même .

Je devrais m'enthousiasmer devant ces interprétations qui croient percer le grand secret de la création et comprendre ce qu'il en allait de l’Être quand il était seul, quand le divin résumait à lui-seul la totalité de l'être.

Et pourtant non ! quelque chose dans ces constructions trop sophistiquées m'échappent et me gênent comme si de trop vulgaire curiosité ou d'avoir trop collé mon œil au trou de serrure, j'eusse vu ce que justement il ne fallait pas voir ces choses cachées depuis la fondation du monde.

Je ne suis pas insensible aux choses de la spiritualité, je l'ai écrit souvent, si je demeure rétif à tout ce qu'église et religion peuvent concentrer de dogme, de préjugés et de contraintes. A l'instar de la philosophie, la spiritualité me touche au moment où elle m'engage. Or, percer les secrets du divin ne me concerne pas, ne m'aide pas à vivre ; encore moins à trouver le chemin.

En revanche, de comprendre que c'est tout un que de se soucier de l'autre et du monde ; que c'est en ceci peut-être que réside le chemin de la grâce que de nourrir de pensées, de gestes, de paroles et de prière, cette triple solidarité à l'égard du divin, du monde et de l'autre.

Réparer le monde, c'est comprendre - puis agir en conséquence - que rien de ce qui est ne nous est étranger, ni surtout ne doit le demeurer.


 


 Les trois premières sefirot, les trois premiers vases – la Couronne (Keter), la Sagesse (Hokhmah), l’Intelligence (Binah) – disposent d’un réceptacle assez solide pour supporter la croissance de l’intensité lumineuse, mais les vases des sept autres sefirot sont trop fragiles pour contenir l’afflux de la lumière. Ils se brisent. C’est la chevirat haKelim, la « brisure des vases ». Les six vases – qui contiennent successivement la Générosité (Hesed), la Justice (Gevourah), la Beauté (Tifarerh), l’Éternité (Netsah), la Gloire (Hod), le Fondement (Yesod) –, ces six vases, ces six sefirot, éclatent. La dixième sefirah, le dernier vase, le Royaume (Malkhout), se fêle également, mais ne se subit pas autant de dommages que les six précédents. Ainsi la lumière contenue dans ces sept vases se disperse dans l’espace. Une partie de leur lumière retourne à sa source, absorbée par le En Sof. Le reste de leur lumière s’attache aux morceaux brisés des vases, précipités dans l’espace, et comme recouverts d’une écorce, d’une coquille, d'une kelippah, qui empêchent leurs étincelles d’apparaître. Ces tessons forment la matière grossière et stérile