Textes

K Jaspers
La culpabilité allemande


Distinguons:

La culpabilité criminelle.

Les crimes sont constitués par des actes objectivement établis qui contreviennent à des lois univoques. L’instance compétente, c’est le tribunal, qui établit les faits selon la procédure formelle et leur applique des lois.

La culpabilité politique.

Elle réside dans les actes des hommes d'État et dans le fait que, citoyen d’un État, je dois assumer les conséquences des actes accomplis par cet État, à la puissance duquel je suis subordonné et dont l’ordre me permet de vivre. Chaque individu porte une part de responsabilité dans la manière dont l'État est gouverné. L’instance compétente, c’est la force et la volonté du vainqueur en politique intérieure comme en politique extérieure. C’est le succès qui décide. On mettra un frein à l’arbitraire et à la violence par la sagesse politique parce qu’on pense aux conséquences plus lointaines, et parce qu’on reconnaît la validité des normes s’imposant sous le nom de droit naturel et de droit des gens.

La culpabilité morale:

Les actes que j’accomplis sont toujours, en derniers ressorts, individuels, et j’en suis moralement responsable ; cela est vrai de tous mes actes, mêmes politiques et militaires. La formule “un ordre est un ordre” (Befehl ist Befehl ) ne peut jamais avoir de valeur décisive. Un crime reste un crime même s’il a été ordonné (bien que, selon le degré de danger, de coercition tyrannique et de terreur, on puisse admettre des circonstances atténuantes) ; et de même tout acte reste soumis également au jugement moral. L’instance compétente, c’est la conscience individuelle, c’est la communication avec l’ami et le prochain, avec le frère humain capable d’aimer et de s’intéresser à mon âme.

La culpabilité métaphysique:

Il existe entre les hommes, du fait qu’ils sont des hommes, une solidarité en vertu de laquelle chacun se trouve co-responsable de toute injustice et de tout mal commis en sa présence, ou sans qu’il les ignore. Si je ne fais pas ce que je peux pour les empêcher, je suis complice. Si je n’ai pas risqué ma vie pour empêcher l’assassinat d’autres hommes, si je me suis tenu coi, je me sens coupable en un sens qui ne peut être compris de façon adéquate, ni juridiquement, ni politiquement, ni moralement. Que je vive encore, après que de telles choses se sont passées, pèse sur moi comme une culpabilité inexpiable. En tant qu’hommes, si la chance ne nous épargne pas une telle situation, nous nous trouvons acculés à la limite où il nous faut choisir: ou bien risquer notre vie dans l’absolu, sans but parce que sans perspective de succès, ou bien préférer rester en vie puisque le succès est exclu. Quelque part, dans la profondeur des rapports humains, s’impose une exigence absolue: en cas d’attaque criminelle, ou de conditions de vie menaçant l’être physique, n’accepter de vivre que tous ensemble, ou pas du tout; c’est ce qui fait la substance même de l’âme humaine. Mais il n’en est ainsi ni dans la communauté de tous les hommes, ni parmi les citoyens d’un État, ni même à l’intérieur de groupes plus petits; la solidarité reste limitée aux liens humains les plus étroits et c’est ce qui fait notre culpabilité à tous. L’instance compétente, c’est Dieu seul.

Quand on distingue ainsi quatre notions de culpabilité, le sens des reproches qu’on nous adresse apparaît plus clairement.

Ainsi la culpabilité politique, par exemple, signifie bien que tous les citoyens ont à répondre des conséquences des actes accomplis par l'État mais elle ne signifie pas que chaque citoyen individuellement se trouve chargé d’une culpabilité criminelle et morale concernant les crimes qui furent commis au nom de l'État. Le juge décide ce qui a trait aux crimes, le vainqueur ce qui a trait à la responsabilité politique. Parler de culpabilité morale n’a de sens véritable que pour des hommes qui s’affrontent pour leur bien, avec un sentiment d’amour fraternel et en pleine conscience de la solidarité qui les lie. La culpabilité métaphysique peut se révéler, peut-être, dans telle situation concrète, dans une œuvre poétique ou philosophique, mais elle n’est guère communicable directement à autrui. En ont le plus profondément conscience ceux qui ont atteint une fois le domaine de l’absolu et qui ont par là même fait l’expérience de leur échec: ils n’ont pas su rester fidèles à cet absolu à l’égard de tous les hommes. Il leur en reste une honte qui ne les quitte jamais, dont l’origine ne se laisse pas dévoiler dans sa réalité concrète, et qu’ils ne peuvent tout au plus, que commenter en termes abstraits.

EFFETS DE LA CULPABILITÉ

La culpabilité a des effets extérieurs, pour la vie de l’individu, que celui-ci s’en rende compte ou non; et elle a des effets intérieurs, lorsque, en prenant conscience de ma culpabilité, je vois clair en moi.

a) Le crime grave trouve son châtiment. Il faut comme condition préalable que le juge reconnaisse que le coupable a agi librement; mais il n’est pas nécessaire que celui qui est châtié reconnaisse être châtié à bon droit.

b)La culpabilité politique entraîne la responsabilité pénale (Haftung) qui a pour conséquences les réparations et en outre la perte ou la limitation du pouvoir et des droits politiques. Au cas où la culpabilité se trouve liée à des événements dont l’issue dernière dépend de la guerre, alors les effets pour les vaincus peuvent être l’anéantissement, la déportation, l’extermination. Ou bien il dépend du vainqueur de transposer les conséquences sur le plan du droit, et par là de la modération s’il le veut.

c) La culpabilité morale suscite une prise de conscience, et ainsi le repentir et le renouvellement de soi. Il s’agit là d’un processus intérieur qui aura ensuite aussi des conséquences objectives dans le monde extérieur.

d) La culpabilité métaphysique a pour conséquence une transformation de la conscience que l’homme a de lui-même devant Dieu. L’orgueil est brisé. Cette transformation de soi, résultant d’une action tout intérieure, peut faire jaillir une source neuve de vie active, mais qui restera liée désormais irrémédiablement à un sentiment de culpabilité. Dès lors, l’humilité rend l’homme modeste devant Dieu, et toute son action baigne dans une atmosphère qui exclut à jamais la présomption.