Textes

Serres; L'Incandescent,
p121-156
La Métaphysique

 

Le groupe et non la classe des concepts blancs

Concept blanc, la liberté naît des autres concepts blancs: de notre totipotence, certes, de Dieu, assurément, qui permet infiniment que nous désobéissions à sa faiblesse. Face à n'importe quelle puissance de ce monde, aucune pensée n'ouvre plus à la liberté que celle qui souffle: si Dieu existe, Il ne siège sûrement pas sur ce trône, dans ces coussins et à la lumière de ces ors; sous ce dais, règne un vivant autre qu'humain, tigre ou requin, chêne ou roseau, un légume, quelque bête. Mieux encore, cette pensée, comme cette conduite, ouvrent à l'invention. Désirez-vous inventer? Veillez à demeurer libres. Les concepts blancs forment un groupe plutôt qu'une simple classe: ils procèdent les uns des autres. Cherchez la liberté, vous connaîtrez; cherchez la connaissance et vous inventerez, cherchez le savoir et l'invention ensemble et vous ne pourrez pas ne pas aimer.

Nommons métaphysique la discipline qui traite du groupe des concepts blancs. Des universaux. Du corps déprogrammé appareillent pagus, maison, objectifs; ensuite du relationnel: argent et signes, pour revenir en boucle vers le subjectif; alors individuel et entraîné, le corps repart, à son tour, pour d'autres externalisations, vers le temple, la place, le tribunal, collectif! vers tous métiers ou travaux, objectifs, vers le cognitif: symbole, apeiron... enfin vers la Liberté qui résume et reprend la boucle. Ainsi cette classe se structure en groupe.

Le travail et la métaphysique

Tout travail, toute pratique, toute invention partant de ces dédifférences, mimes du corps, et de ces relations, indifférentes, pour différencier ou redifférencier. Au travail : quand la matière mère, hylè sans spécification, dont toutes choses du monde se font devient bois, pierre ou métal, cristal, molécule, atome particule, quark, alors nous jetons la notion de matière devenue inutile, à la poubelle. Quand l'espace, contem translucide et naïf de toutes choses du monde, devieny euclidien, relativiste, projectif, topologique et multiplie ses dimensions, nous ne disons plus rien de lui et il disparaît de nos préoccupations. Lorsque les biologistes prétendent qu'on n'interroge plus la vie dans le laboratoires, mais les protéines, leurs pliures ou la kinésine, ils disent que la vie, dédifférenciée, arrive à l'extrême de ses différenciations. Le vitalisme s'évanouit comme une sorte de fantôme.

La métaphysique a la pire des réputations en fil d'exercice, mais la meilleure au début. Car, sans se notions, qui finissent par ne plus rien dire, nous n'eussions pas pu commencer; nous effaçons condition et prémisses, nous tuons toujours nos parents, nous oublions nos commencements. Les sciences cognitives parlent peu désormais de notre entendement, table rase; la théologie disserte-t-elle encore de celui de Dieu, somme des vérités éternelles? Et pourtant, comment se passer d'un invariant de vérités avant que naissent les constantes sans lesquelles nulle science n'avance? Comment se passer d'une fonction cognitive universelle, Dieu indéfinissable, dont nous ne pouvons dire que ce qu'Il n'est pas? Parlerions-nous seulement, concevrions-nous des connaissances sans ces. prémisses blanches? Pouvons-nous commencer de penser sans ces universaux? Qu'en faire, sauf les falsifier ou les redédifférencier? Disposons-nous d'un axiome de fermeture pour limiter la liste de ces concepts blancs qui ont, je le répète, la pire des réputations possible? Pouvons-nous, pour notre avenir, nous passer de métaphysique? Lorsqu'elle parvient, comme l'évolution, aux limites de spécialités culs-de-sac, la science elle-même, tout humaine, peut-elle, pour se ressourcer, ne pas réinventer de nouveaux concepts globaux, même peu manipulables?

Qu'est-ce que la Métaphysique?

Après avoir demandé un axiome de fermeture, je pose maintenant la question décisive: existe-t-il une borne, une limite inférieure à la dédifférenciation? Peut-on fixer un seuil mortel de déspécialisation minimale en deçà duquel un corps ne peut survivre; où un champ deVient stérile, lorsqu'on le prive même de ses bactéries; où une page perd son inscriptibilité et l'équivalent général sa valeur; où une langue, bafouillante, perd sa syntaxe, son sens et retombe dans un bruit buissonnant d'épines; où une société, aux liens exténués, ne se tient plus ensemble et s'adonne à des guerres où elle risque l'éradication; où les connaissances n'ont plus ressort ni contenu ... ? Oui, cette limite existe, la Métaphysique elle-même tout entière la dessine, à condition de lui donner l'extension générale de toutes les blancheurs dont nous venons d'égrener la suite. Le préfixe méta désigne ce seuil-là. Il ne signifie pas au-delà, comme on l'a toujours dit, mais en deçà. En deçà de la métaphysique, le blé ne pousse pas, par manque de vie élémentaire, lès bœufs et les chevaux meurent sans se reproduire, tout échange se bloque, la langue n'a plus charpente ni sens, la connaissance et la liberté s'évaporent, le collectif se défait, le corps même ne vit plus.

Qu'est-ce que la Métaphysique? Elle décrit les seuils minimaux de nos déspécialisations, corporelles ou externalisées Les seuils de blancheur, d'abstraction, dé symbole, les limites basses sous lesquelles nous ne pouvons plonger sans mourir. A quoi sert elle? A veiller sur ces points critiques dangereux. Elle veille sur nos bouches et nos mains, sur nos organes blancs, sur l'espèce au corps symbolique, sur les gymnastes et les danseurs, sur les champs labourés, les colombiers, la place du marché, les comptes du banquier, les temples, les églises, la balance équilibrée des tribunaux, l'innombrable lit des putains et métiers dérivés, les planches des acteurs, les réunions politiques, elle veille sur la minimisation du lien social, sur la propreté de nos maisons, elle veille sur la table rase, l'indéfini d'Anaximandre, la terre de la géométrie, les inconnues de l'Algèbre, la matière, l'espace et la vie,

elle veille sur l'Univers, pour que l'ensemble des vivants et leurs lieux ne régressent pas, en deçà de sa minimale et précieuse blancheur, vers l'abîme du néant et du non-sens, où l'on ne trouve ni plante ni animal, pas même une bactérie. Elle édifie un garde-fou: au delà, notre hominisation; en deçà, le gouffre et son tohu-bohu. Elle veille sur la source humaine.

Programme. syntaxe. table blanche et noire

Lorsque j'use d'un ordinateur, je change de logiciel selon que je traite un texte, organise le budget de la maison, dois me diriger en déplacement; au contraire ma langue dispose d'une seule syntaxe, minimale, qui sert dans tous les cas possibles, que j'écrive, calcule ou projette un voyage. Dédifférenciée au maximum, la métaphysique fournit, de même, une table minimale, aussi rase que la syntaxe du langage, le pagus du labourage, la propreté de la maison. Elle propose l'idée, avant même que Platon ne distingue « l'idée de lit» ou de la table; elle imagine, en somme, l'autre monde des idées. Elle dit la matière sans spécification, bien avant le cristal et les molécules; l'individu, avant Pierre ou Paule; la conscience avant qu'elle ne devienne «la conscience de quelque chose». Elle imagine des arrière-:mondes d'où l'on égalise la justice qui récompense les actes de la vie, bref elle construit les tables rases zéro-valentes de l'être et du connaître, du destin et du sens, des actes et des relations, à l'imitation de notre corps blanc, toujours présent sous ces entreprises. Et cette zéro-valence, une fois de plus, ouvre à l'omnivalence de toutes les différences que déploient nos actions et nos savoirs. Elle conditionne ainsi la connaissance, fonda l'ancien monde et fondera le prochain, réinvente mon corps et celui de ma prochaine.

En deçà d'elle, les états de choses s'évanouissent, le lien social se dissout, les sociétés s'assassinent; mort toujours présente sous ces entreprises. Table simplicissirnale, outil universel, tels que l'on ne peut en construire aucun de plus simple. Le succès de la théologie, à la manière de saint Augustin ou de l'ontologie, à la manière de Heidegger, tient-il à ce qu'ils tentèrent, surtout quand les sciences eurent jeté à la poubelle les anciens universaux, de reculer encore dans la dédifférenciation, de construire des tables encore plus rases, où le nom de Dieu ou le verbe être et son participe présent se répètent en tous modes?

Par amour exclusif de Couperin ou de Brassens, les pianistes virtuoses du baroque ou accompagnateurs de chansons se moqueraient-ils du piano lui-même, construit comme table universelle propre à jouer n'importe quelle musique et en composer d'autres encore, nouvelles et imprévisibles? Quoi de plus simple que de telles tables, puisque le temps ne les change guère, à la différence de tant de techniques? Certes, cette succession banale de languettes blanches et noires, cette table sans musique préalable ne sert de rien sans gammes ni arpèges, sans exercice ni déliateur, sans décision tonale ou atonale, sans harmonies bornées de fausses notes, sans virtuose ni compositeur. Mais que feraient tous ces talents sans elle? Voilà une syntaxe blanche aussi visible que le champ labouré, la page unie, la maison propre, la matrice virginale, le temple de Vesta, les noces de Pénia. La métaphysique exprime abstraitement, c'est-à-dire de manière blanche, toutes ces tables rases ; elle construit la table la plus rase en deçà de laquelle il n'y a même plus de table.

A qui. à quoi sert la Métaphysique? Son incarnation

Rien de plus «utile », dès lors, que la métaphysique déspécialisée, malgré les moqueries des spécialistes qui semblent ignorer en quel dénuement d'avenir les mettrait son absence. Elle sert à rester humain et à ne pas en mourir. Elle permet au subjectif, au collectif, à l'objectif, au cognitif de survivre. Elle devrait servir à construire une nouvelle paix en ces temps de guerre nouvelle où des invisibles mettent à mort des invisibles. Qui sert-elle? Au moins ne sert-elle personne, ni tyran ni gourou.

À quoi sert-elle? Rien de plus utile, indispensable même que la métaphysique, dans le visible et le concret, parce qu'elle mime notre corps, sort de lui, revient vers lui, tous deux dédifférenciés, tous deux proprement humains; elle naît du corps et s'arrête à la mort. Résultat triomphal dont la nouveauté enchante: rien de plus charnel que cette apparente abstraction de quintessence, rien de plus incarné, de plus proche de la main, de la bouche, de la matrice, du corps nu, de la gymnastique même dont les mouvements exercent à tout, du système nerveux, de la gestuelle qui fait signe, libre, de la musique et de la danse, de la voix qui chante ou parle, du travail de la terre et du rapport aux vivants. Corporelle, paysanne, gymnaste, vitale, la métaphysique marque le seuil en deçà duquel notre

corps ne peut plus se dédifférencier sans danger mortel. Hautement physique, elle se place à la borne (méta). En deçà d'elle, la pierre tombale, la statue du Commandeur, mieux, la totalité des Statues.

Retour à l'incandescence

Notre nature souffle, coule et brûle, incandescente. Notre totipotence rend possible la classe de tous ces concepts blancs: l'au-delà de toute connaissance et de toute expérience, où le cœur de mon silence prie le silence au cœur de toutes choses; l'éternité dans le temps; nos liens en fusion, la paix sereine au-delà des batailles et de tout ressentiment, tous concepts bannis depuis que le savoir ne se confie plus qu'à des formats définis et falsifiables, depuis que nous n'entendons plus cet appel en musique et sans voix,audible pourtant depuis que nous avons reçu le pépiement des oiseaux et le cri d'ancêtres enfouis dans le rift d'Afrique, depuis que nous souffrîmes de soif, de faim, de froid, de misère, de solitude ou d'entassement, depuis qu'enfants de pauvreté nous béâmes de manque, depuis que des prophètes psalmodièrent l'absence, que des savants commencèrent à connaître en tâtonnant et des amoureux éconduits à pleurer, cet appel que nous n'écoutons plus et qui cependant bruit comme l'air et la mer et le feu qui entourent ou battent la terre et peuvent la détruire, la terre définie, délimitée, rigoureuse et exacte comme les disciplines scientifiques, conditionnelle et fondatrice comme une science cognitive, solide comme l'expérience, la terre, habitation et niche, support des espèces, de leurs erres, de leurs guerres et de leurs travaux, mais toujours entourée des rumeurs de la mer immortelle, enveloppée d'air furieux et turbulent ou calme et transparent, dévastée, nourrie, creusée, anéantie, renaissante par le feu, exactitude sérieuse bordée de la trinité des éléments incandescents.

Nous avons quitté la terre pour l'air, l'eau et le feu. Humbles humains au nom de terre, nous vivons sur elle et dépendons d'elle, de son immanence bariolée, par carroyages, mosaïques, paysages, réseaux de mille formes et circonstances variées, nous gardons prudemment et sans rêver les deux pieds sur elle, mains sur les choses et yeux baissés, nous découpons sur elle un pagus blanc, qui nous rappelle, en nous et autour de nous, ce grand encerclement par la mer glauque, l'air translucide et le feu candide.

Immanence et transcendance élémentaires

Certes, nul ne peut travailler ni écrire que sur la solidité cristalline de la terre, bien différenciée, jamais sur l'eau floue, dans l'air capricieux ni au feu intouchable qu'on ne traverse pas sans mourir. Mais la terre, pleine et noire, attend du blanc pour que l'écriture se lise ou des fluides transparents pour fructifier. Nous ne creusons pas les supports seulement, il faut encore éclairer nos scarifications pour qu'adviennent la lecture et la compréhension; nous ne labourons pas les· sillons seulement, il faut arroser les plantes et les semences aérobies pour qu'adviennent fruits et moissons. La terre a donc besoin de l'eau et des pleurs issus des mers, du vent et de ses sanglots sans repos, du feu fulgurant et des brûlures, tant la brillance et la fécondité viennent de la joie et de la peine passionnelles.

La forme et les limites du travail et du sens viennent, certes, de la terre et de son immanente dureté, sèche, rigoureuse, exactement précise, mais aucune forme, aucune limite ne pourrait s'y lire sans l'incandescente transcendance sans forme ni limite. Nous ne comprendrions pas le premier mot de toute connaissance et les premiers bénéfices de tout travail si ce commencement de lumière, de chaleur, de mouvement et de flux s'absentait. Comme la terre exhibe ses frontières dans la robe des océans, sous l'écharpe atmosphérique et dans l'aura venue du Soleil et des constellations, le plan d'immanence plonge dans un volume sans lequel il ne peut ni exister ni se penser. Pas de terre sans les autres éléments; sans Univers, pas de monde; pas d'état chromatique sans état blanc. Travail, langage et sens resteraient noirs sans cette première et indispensable lueur. Immanence utile, froide et noire; transcendance ballante et luisante, conditionnelle. Récente, compliquée, refroidie, la Terre descend de fluides chauds et de corps simples primitifs, d'incandescences élémentaires; et le sens, de l'apeiron divin; et l' éventail des coloris, de la blancheur. Comme toutes les cultures procèdent du corps souche, toutes nos pensées, tous nos sentiments descendent du blanc.

Qui aimer?

Il en va de même du désir. Certes, nous tombons amoureux de tel ou de telle, mais l'infini, avant et après tout, tente la totipotence de notre condition d'espèce souche. Notre déprogrammation efface toute orientation et nous place face à la totalité possible. Passé la liste des mille et trois femmes qu'il aima et délaissa, Don Juan finit en prière dans un monastère, visage levé vers le ciel vide infiniment peuplé. Sauf pathologies connues, le mysticisme ne se réduit point à une frustration sexuelle. Ou plutôt, notre · espèce blanche, infinie et symbolique, ne peut éviter la frustration, son pain quotidien. Qui ou quoi peut combler nos désirs? Qui, même comblé de richesses, n'a dû expérimenter un jour dans sa chair que les humains se nourrissent plus souvent de privation que de satisfaction? Qu'ils tirèrent ce qu'ils firent de meilleur de cette fontaine inépuisable. Que des centaines de milliers d'années ont dressé leur métabolisme au manque, à la faim, à la pénurie, au défaut, à la rareté. Que l' obésité nous accable et nous tue. Nous quittons la spécialisation même dans le désir. Misère, notre condition.

Si, positivement, l'amour expérimente parfois l'union séraphique excellente dans l'érotisme pur et nu, cette satisfaction seule, même parfaite, ou ponctuelle ou de longue durée, ne comble jamais cependant un manque inéradicable, parce que infini, d'une totalité inaccessible liée à notre infinitude. Veufs de Dieu, nous aimons toutes les femmes et le monde, le

. prochain et les lointains, les plantes et les bêtes, les paysages et la vie, le monde en ses tables rases, déserts, haute mer, montagnes blanches, l'existence et la mort, le bien et le mal, l'être et le non-être, l'Univers et les femmes encore, il n'y a d'amour qu'universel, dirigé vers cette intégrale inaccessible de nos actes

d'amour que de plus sages que moi ont nommé Dieu Soi-même.

Et si je t'aime, je connais que cette totalité te visite, se concentre en toi et t'habite, toi, singulière. Nous vivons dans le néant ou l'infini, plongeant parfois en ce milieu fini où nichent les autres espèces. Beaucoup n'importe ni à. zéro ni à tout. L'amour de tel ou de telle, nommé(e), advient quand le Tout se condense en lui ou en elle. Expérience foudroyante qui met en court-circuit le vide, que notre incompréhension nomme frustration, et l'infinité comblée du plérome. Le mysticisme rôde alentour de toutes nos amours, universelles toujours.

Sainteté, pauvreté

Les initiateurs grecs de l'abstrait posent donc · un apeiron, humanisé ici sous la notion d'espèce souche, totipotente, née d'un reflux en sens inverse de l'évolution et à partir de laquelle toutes les cultures naissent. Les mystiques l'expérimentent comme somme du désir et de la connaissance, comme Dieu dont ils ne peuvent parler que de manière apophatique, c'est-à dire négative et régressive, en disant seulement ce que l'on ne peut en dire. Il demeure indéfini. Feu pascal.

Qui en témoigne? Puisque, mises en réseaux et professionnalisées, nos sciences fonctionnent sur intelligence collective, nous avons moins besoin de génie; puisque les guerres deviennent impossibles sous menace d'éradication atomique ou de réciproques invisibilités, nous nous méfions du héros; nous ressentons aujourd'hui un immense manque de saints, qui retournent à la même déprogrammation, vers l'in différence transparente. Celle-ci les blanchit de sort qu'ils deviennent invisibles, à l'image de Dieu. Discrets, secrets, sans auréole de gloire. Témoins.

Pauvres en langue: silencieux, transparents, qua~ absents du monde, qui pourrait les repérer? Pauvre d'intentions: vierges, naïfs; disant oui infiniment' sans non. Pauvres par don, pardon et abandon. Pauvre tout court, sans détermination de luxe ni de besoin superflus. Pauvres en esprit, doctement ignorants, limités à la métaphysique chamelle. Pauvres, cherchant l'humilité totale et sans aucune condition devant la Terre, la vie, la pensée, les cultures diverses, les autres ! Misérables: sans moi, sans je, sans sujet. Ils ont tant erré, sans toit, que les différences rencontrées ont raboté en eux, sans bruit, toute épine différentielle. La rencontre des humains, le Grand Récit des temps et le tour du monde ont mélangé en eux formes, lumière, ombres et couleurs.

Si nous ne nous décidons pas tous, individus et collectifs, à devenir ces pauvres, comme nous le somme génétiquement, nous mourrons. Pauvreté: espérance des hommes et avenir du monde.

L'IDENTITÉ, LES APPARTENANCES

Nous, je

Puisque, au mépris des cultures poreuses, exister encore des absurdités aussi désuètes que des frontières entre nations, vous y devez montrer à l'un de fonctionnaires qui veillent à ces murailles, passeport ou carte d'identité. Il s'assure d'abord que la photographie d'un visage inimitable correspond à celui, singulier, qui passe devant lui, entre vos épaules. Ensuite, s'il doute, il lit vos nom, prénom, âge et sexe, notés sur l'un ou l'autre document. Il vérifie votre identité. Mais s'agit-il vraiment de cette dernière?

Non .. Selon que vous vous appelez tel ou tel, en effet, votre nom, porté aussi bien par dix personnes ou cent mille dans le monde, ne vous désigne en aucune manière: vous appartenez seulement au sous ensemble de ceux et celles qui répondent à l'appel de Martin, Chang ou Gonzalez. Vous appartenez de même au sous-ensemble de celles ou ceux dits ou dites Sarah ou Bruno. Vous rencontrez parfois, au cours de vos voyages, des prétentieux qui portent vos nom et prénom. Au moins pour cette raison d'homonymie, l'un, même associé à l'autre, ne précise votre identité en aucune manière, mais seulement une intersection de deux d'entre vos appartenances. Et, selon le sexe, vous appartenez encore à l'un des deux sous-ensembles, mâle ou femelle, enfin à celui qui vit tant de naissances en tel lieu et en tel temps. Qui peut se vanter d'avoir seul vu le jour,' là et à telle heure, telle semaine? Votre prétendu je plonge dans des nous divers.

Confusion entre appartenance et identité

Ainsi confondons-nous toujours appartenance et identité. Qui êtes-vous? En entendant cette question, vous déclinez nom et prénom, et vous y ajoutez, parfois, lieu et date de naissance. Mieux encore, vous vous prétendez français, espagnol, japonais; non, vous n'êtes pas, identiquement, tel ou tel, mais, derechef, vous appartenez à l'un ou l'autre de ces groupes, de ces nations, de ces langues, de ces cultures. De même, vous vous dites shintoïste, catholique, démocrate ou républicain; non et non, une fois encore, vous appartenez seulement à cette religion, à tel parti politique, à telle secte d'opiniâtres.

Mais qui êtes-vous donc? Ce verbe ouvre à des sens si vagues qu'il vaut mieux le mettre en attente; nous y reviendrons. Dites donc votre identité. Seule réponse véridique: vous-même et seulement vous même. Et cela d'autant que le principe d'identité s'énonce comme suit: P identique à P, logiciens et mathématiciens ayant coutume de le marquer par trois petites barres horizontales parallèles pour le distinguer du signe «égale» qui n'en rassemble que deux. Quant à l'appartenance, ils la désignent par un petit signe en demi-cercle barré, qui ressemble à la lettre grecque epsilon ou à une sorte d'euro, et dont la présence montre que tel élément fait partie de tel ensemble, comme vous faites partie des Portugais, des mahométans ou de telle équipe de football. La confusion entre appartenance et identité commence donc par une grave faute de raisonnement que sanctionnerait le maître d'une classe élémentaire.

Douanes, police,

Renseignements généraux, impôts ...

Bien entendu, le plus souvent, vos nom et prénom suffisent à la gendarmerie pour vous repérer. Nous ne nous souvenons plus, hélas, des protestations indignées contre l'institution des papiers d'identité proférées par ceux qui refusaient, voici seulement quelques décennies, que le gouvernement les mît en carte comme les putains. L'État nazi humilia les juifs de cette manière, en les obligeant à porter sur soi . et à montrer, au commandement, un tel document; hommes et femmes dits libres s'en trouvaient exemptés, alors que les femmes et filles victimes de cette mesure devaient toutes se nommer indistinctement Sarah. Cette décision éliminait, on le voit, l'identité pour ne garder que l'appartenance. Le repérage policier montre que cette dernière fonctionne comme une sorte d'adresse; si la maréchaussée veut vous appréhender, il lui suffit de sonner à votre domicile, dont elle connaît le département, la ville, la rue et le numéro. Alors que vous vous posez la question: «Qui suis-je?», les Renseignements généraux en résolvent une tout autre: comment vous retrouver? L'erreur de raisonnement porte sur deux disciplines distinctes: vous confondez l'ontologie et l'anthropométrie. Peut être même oubliez-vous la liberté laissée par certain anonymat. Inversement, le port de cette carte protège du meurtre; j'ai entendu dix amis africains l'envier, disant qu'au moins leur État comptait les toubabs; s'il en manque un, on le cherche; il devient difficile de l'éliminer.

Vie et mort

Mais la liste portée sur le passeport, la carte d'identité, plus tous les papiers administratifs, bancaires, médicaux, sans compter ceux du téléphone, du gaz et de l'électricité, n'épuise pas, et de loin, les appartenances d'une femme ou. d'un homme. Apprennent-ils une langue dite étrangère et les voilà plongés dans une communauté nouvelle, inaudible à la voisine et souvent à la leur; pratiquent-ils un métier, les voilà dans une entreprise, un service, une division, lancés même dans la concurrence; un sport, les voilà dans une équipe qui, samedi prochain, va s'opposer à quelque .autre; deviennent-ils spécialistes d'une discipline, les voilà participants d'un savoir, d'un département, d'un corporatisme; font-ils leurs délices de l'opéra, de la danse, du piano, et ils fondent un club d'amateurs. Cette série d'appartenances s'allonge d'autant que vous jouissez du souci de vivre. Elle vous permet de partager votre expérience avec d'autres et son ouverture accroît votre accomplissement. N'hésitez donc pas, multipliez vos appartenances, vos liens s'enrichiront d'autant. Cette suite ne se clôt, vous n'achevez de tisser ce réseau que le jour de votre mort.

De nouveau, dites votre identité: à supposer qu'elle se décide comme la réunion de l'intersection de tous ces sous-ensembles ou la somme de la série de toutes vos appartenances, vous ne la connaîtrez, nul ne la saura qu'à l'heure banale, pour vous solennelle, de votre agonie. Si et quand elle existe, elle se réduit peut-être à la somme des appartenances, mais jamais à'lune ou à l'autre d'entre elles. Aux limites de cette série ou de cette somme, existe-t-il un point d'accumulation en dehors de leur développement? Ou votre identité intègre les niches où vous passâtes en votre existence, les portes que vous forçâtes, ou bien elle (une autre?) réside toujours en quelque lieu irréductiblement extérieur à cette somme. Seule la tautologie: «moi identique à moi» ferme rigoureusement cette immanence buissonnante ou cette transcendance inaccessible. Mais la blanche transparence, l' incandescence de cette répétition n'apprend rien.

Ainsi dessinées, deux cartes tendent l'une vers l'autre: celle des appartenances court vers une complication croissante en nombre et chevauchements croisés; celle de l'identité blanche, silencieuse et lisse, luit.

Le racisme et ses deux réductions

Or, depuis assez longtemps, savants, politiques, journalistes, régionalistes, finalement tout le monde, utilisent jusqu'à la nausée le terme identité sans y voir d'abord cette pure erreur de logique dont la dérive aboutit à une faute pire. Examinons, en effet, ce que recouvrent les expressions: identité culturelle, nationale, religieuse, masculine ou féminine, africaine, européenne ou islamique.

De scandaleuses injustices et une misère insoutenable peuvent naître de ces manières de dire et de penser. Que dit le raciste? Il vous traite comme si votre identité s'épuisait en l'une de vos appartenances: pour lui, vous êtes noir ou mâle ou catholique ou roux. Il adore le verbe être, aussi flou que réducteur. Le racisme puise sa puissance dans une ontologie dont l'acte premier de parole réduit, ici, la personne à une catégorie ou l'individu à un collectif. Il vous cloue dans une case comme un entomologiste pique d'une aiguille tel insecte dans sa collection; chassé, tué, traversé d'acier, il incarne son espèce. Non, vous n'êtes pas musulmane, fille, protestante ou blonde, vous ne faites que partie de tel pays et de ses modes printanières, de cette religion et de ses rites ou d'un sexe et de ses rôles mouvants. Autant l'identité, logique, détermine une rigueur, autant les appartenances tombent et flottent comme le temps, le hasard et la nécessité. De là fondent sur le monde tant de malheurs qu'il vaut mieux redresser cette erreur qui vire vite au crime.

Le racisme peut se définir par la réduction qu'il opère entre la relation d'appartenance et le principe d'identité. N'usez plus de ce terme, si répandu quand il s'agit de culture, de langue ou de sexe, puisque la faute de logique y devient un crime social et politique. Le raciste ramène le je à un nous. Qui n'a expérimenté que cette simple erreur de langue cache une tentative de mise à mort? Réputez donc définitivement racistes les expressions: identité culturelle, sexuelle, religieuse, nationale, si fréquentes aujourd'hui.

Ethique : inclusion et exclusion

A ces éléments d'ordre logique et socio-politique, répondent, maintenant, des choses aussi simplissimes en éthique. L'appartenance, on le dit peu, implique, en effet, une libido singulière et des pulsions plus brûlantes que celles dites du corps et de l'esprit, attachements qui flambent aux attitudes méprisantes, pendant les discussions acharnées, à la guerre, où chacun défend moins son identité, voire ses idées, que la colle de son collectif, de sa secte ou corporation.

Ces délectations maladives trouvent parfois leurs soins (les doctes disent «catharsis») dans les travées des stades où l'on joue au football; mieux vaut, certes, assister en hurlant à la victoire des Bleus contre les Verts au nombre de tirs au but qui ne tuent jamais personne, en attendant une autre compétition pour une coupe en fer-blanc où le résultat s'inversera, que d'enterrer cent mille morts inutiles au soir d'une bataille de mon pays contre le tien. Cette concupiscence terrifiante de l'appartenance, d'où vient peut-être tout le mal du monde, s'exprime en une règle, universelle, quoique non dite; de conduite: «Aimez-vous les uns les uns », exclusive à l'intérieur, excluante vers l'extérieur. L'appartenance, alors, répète encore le verbe être: celui-ci est des nôtres. J'ai parlé d'un sous ensemble et le voilà clos.

Si tel individu appartient à ce sous-ensemble, cela suppose qu'il existe, au moins, un autre individu qui 'ne lui appartient pas; de fait ou de force, nous expulserons celui-là hors nos murs, si d'aventure il en franchit la clôture. Hors cette limite que l'appartenance dessine, cet autre ne peut bénéficier des mêmes bienfaits: l'inclusion implique et explique l'exclusion. Ainsi certaines bêtes pratiquent le meurtre extra spécifique. La question porte sur l'Autre. Puisqu'elle ne fait qu'appliquer le moi sur le moi, l'identité exprimée en rigueur reste innocente de cette exclusion; mais l'appartenance ou collage du moi dans le nous rejette les autres de cette inclusion.

La libido d'appartenance : exercices

Avec, pour moteur, cette libido propre et déchaînée. Tout le mal du monde vient-il de l'appartenance? J'ai tendance à le penser. Il rôde en ces limites, fermeture et fermeture, découle des comparaisons et des rivalités qu'elles suscitent, soulevé par la chaleur de cette libido.

Puissiez-vous, une fois par jour, pour la refroidir, oublier votre culture, votre langue, votre nation, votre lieu de séjour, l'équipe de football de votre village, même votre sexe et votre religion, bref l'épaisseur de :vos clôtures. Les femmes changent bien de nom, passé le mariage, les voyageurs d'adresse et les émigrés de passeport. Traduisez quelque mot étranger, · trahissez le dialecte aisé en votre bouche, songez que celui que l'on accuse de traîtrise traverse, au sens littéral (traducit), une frontière, se déplace tout simplement et qu'importateur ou exportateur, il donne, à travers cette barrière (trans-dare). Appelez plutôt ce traître un échangeur. Bénissez les traducteurs. Femmes, épousez l'ennemi de votre frère. Si vous habitez à l'ombre d'un clocher modeste ou d'une cathédrale, regardezles une fois le jour, à midi par exemple, comme une ziggourat, une pyramide, une mosquée ou comme une pagode sans ombre. Bienheureuses religions dont le récit fondateur ne déifie pas la terre propre, mais au contraire en bénit une tout autre, lointaine, dite sainte et tellement inaccessible que celle sur laquelle se développe la vie réelle devient vallée de larmes et lieu d'exil. D'où sommes-nous? De nulle part, d'ailleurs, de la transcendance. Exerçons-nous, enfin, en cette heure de lumière, à travestir notre ami en Persan et voir nos bêtes dragonnesques comme des princesses bien-aimées qui appellent au secours. Puissions-nous, de temps en temps, oublier nos appartenances. Notre identité y gagne. Avec, en prime, la paix.

Un aveu d'identité: tout inné, tout acquis

J'aime que le principe de l'identité se réduise à une tautologie vide, l'ontologie qui la supporte s'annulant de ce coup. Mon visage prend la forme d'un rond blanc, mon corps d'un manteau candide. Portrait sans traits, cire plastique. à loisir. La carte peuplée se projette alors sur la carte blanche, toutes choses autres s'imprimant sur une telle incandescence: la beauté de telle amie, la laideur des villes des États-Unis, l'étincelant Sahara, les Andes transcendantes, les courants du détroit de Baffin aux icebergs à la queue leu leu, les volcans triangulaires du Japon, brigands et saints, humbles et rois, grutiers, laboureurs, putains, ministres, tueurs au pouvoir et amoureux secrets de l'amour, savoirs et musiques. Écho bruissant de mille voix, lumière blanche à dix couleurs.

J'aime que lès philosophes sensualistes, au siècle des lumières blanches, aient plongé le moi en cette cire vierge. Le monde s'y envisage et s'y dévisage à loisir, les autres y tiennent un infini entretien. En mon corps, mon âme et mon entendement-palimpseste, mille textes et dessins se donnent rendez-vous, pesamment surchargés, oubliés prestement, mémorisés, se chevauchant, effacés sans cesse et cependant toujours repeints et récrits en sillons remodelés. Toutes choses écrites sur cette absence; ou : personne plus les autres; voilà le moi. Ego nemo et alii.

Identité, vacuité, virginité. De ce vide surgit tout remplissement possible. Le plérome ou plénitude a besoin de vacance. Une vierge devient mère qui redevient vierge passé sa maternité. Presque tous les vivants, plantes, bêtes, champignons, naissent doués, p,e · connaissent que leur donné, marqués, munis de limites raides résistant à l'apprentissage, pour tout dire programmés, innés. Pour nous humains, tout s'acquiert, je viens de le dire, comme traces sur la cire ou couleurs dans l'incolore. Mais notre identité native comporte justement cette possibilité de tout acquérir; donnée au départ, voilà une omnipotence, une totipotence, au sens où tout dort en puissance. Nous voilà universellement doués, par cette blancheur elle-même, innée. Il n'y a pas de discussion ni de contradiction ni même de proportion entre l'acquis et l'inné, entre les deux cartes dont je parle: tout inné, tout acquis, cette étrange addition forme l'homme.

Le corps composé

. Objection: une intense différence sépare, au contraire, le moi du non-moi, puisque le système immunitaire défend l'organisme de l'extérieur en reconnaissant avec assez de précision les autres pour mieux les attaquer s'ils envahissent la place. Voilà donc un contre-exemple où l'identité se confond avec l'appartenance, ferme ses frontières et livre une bataille implacable aux intrus. Tout se passe comme si toute une armée défensive veillait aux créneaux des murailles nombreuses que compte l'organisme, peau, pie-et dure-mère, plèvre, péritoine, tunique des artères, membranes cellulaires.

Mais un organe fait, parfois, exception à cette règle: l'utérus où règne, si j'ose dire, une levée partielle d'immunité. Il faut bien, en effet, que la matrice ne se défende pas contre l'intrus que le mâle place en elle, que la féminité accueille activement l'altérité, puisque, dans le cas contraire, elle tuerait ou expulserait les spermatozoïdes, monocellulaires toujours étrangers. Elle les accepte sans les combattre. En matière immunitaire, toute mère reste en quelque façon vierge. Elle peut recevoir la semence d'une infinité de mâles dont elle ne se protège pas. Sinon nous n'aurions jamais d'enfants. L'utérus ressemble au moi, non point défini par quelque appartenance, mais par le principe transparent d'identité. J'aime que cette identité incandescente descende dans le ventre des femmes, aimez cet organe accueillant.

Que dire donc de l'identité, en plus de la tautologie de son principe? Ou elle suit la règle ordinaire, s'arme et multiplie cuirasses et murs, engage la bataille contre toute altérité pour finir par l'expulser; ou elle préfère la matrice, parfois hors immunité; alors, immergée dans le possible de l'utérus, elle désarme toute défense, collective ou particulière. Notre corps compose les deux solutions, combat et ne combat pas, se ferme et s'ouvre, interdit et laisse passer. Choisissez-vous la solution de l'intestin, du foie ou du squelette, vous optez pour la vie individuelle, celle qui dure le temps des éphémères et passe comme l'herbe des champs: un clin d'œil, la bagarre, le râle; vous aurez vécu pendant l'éclair inutile des plaies et des bosses. Préférez-vous l'amour, déployez le drapeau blanc. Intervient alors le temps d'un nouveau récit

Trois corps, trois vies et trois temps?

,Le corps individué, le phénotype, l'ontogenèse se battent mais, enfouie au moins à l'intérieur de l'utérus, la phylogenèse invente une paix pour durer autrement. Un secret gît-il en ce lieu d'origine? Une guerre coûte toujours plus cher que les conditions d'un armistice préalable qui permet de l'éviter. Toujours en fin de compte vaincu, l'organisme individuel paie-t-il par la mort le prix de son système défensif? Coût énorme, en vérité. Il ne se survit, et partiellement, que dans et par l'organe parfois sans défense. Tout se passe comme si nous vivions deux vies, de l'individu et de l'espèce, ainsi que deux temps, brefs et longs, parce que nous avons deux corps, à portes ouvertes et murailles crénelées, l'un dans l'identité blanche, l'autre dans l' appartenance.

"Cachée au fond du vagin, la solution pacifique fait naître une autre vie que la nôtre propre, un autre temps, celui d'un récit qui dépasse la durée des roses. L'identité de l'homme gît-elle dans la matrice des femmes? La culture humaine gît-elle dans la nature féminine? JI aime cette métaphore.

,Troisième corps, troisième vie, troisième temps : voici quatre siècles, Montaigne rencontre, venu du Nouveau Monde, un «sauvage» qui l'éblouit et l'inquiète de son étrangeté. Sous divers prétextes de ces différences, nous nous entre-tuons usuellement. Or nous venons d'apprendre que nos parents communs, sortant d'Afrique, se séparèrent voici quelques millénaires; nos cellules portant un code voisin de celui de cet Indien datant de la Renaissance, nous nous retrouvons proches cousins. Les grandes découvertes ouvrirent la culture et les sciences humaines aux altérités dispersées dans l'espace, le temps du Grand Récit les ramène à la famille; à dominante naturelle, il relativise les anciennes différences culturelles.

La vie et le moi comme œuvre

Nous reprenons alors, sur une plus longue durée, la lente patience de nos contingences. Ainsi le moi se fond dans l'ouvrage du temps et se monte comme une œuvre qui grandit, à son tour, comme le destin d'une vie. Tous ensemble commencent par rencontres bénies, au hasard, et se développent par épigenèses. Comme le moi et le temps, l'œuvre avance, recule, jamais linéairement, bifurque, revient sur soi, dort, rêve, repose, explose longuement, se vide soudain, se brouille souvent, et aussi se remplit, avec des espérances qui meurent et des imprévisibilités qui surgissent comme des jets d'eau, abondants longtemps ou le lendemain taris, asséchant ou inondant des terres rares gommées, revues, transcrites, des lieux mêlés, le tout codé sur une blancheur initiale. Contingents, le temps et le moi s'étendent ou s'effondrent comme l'œuvre.

Lorsque Flaubert dit: «Madame Bovary, c'est moi », il ne révèle qu'une partie petite de la vérité. Juste et exacte, cette identification ne va que dans un sens, de lui vers un personnage. Il eût pu, à loisir, s'identifier tout autant à Bouvard, Salammbô ou d'autres. À retourner la direction de la phrase célèbre, à chercher donc l'identité de l'auteur, telle quelle, on découvrirait à quel point son moi grouille, surchargé de princesses et de soldats romains, de saint Antoine et de théologiens érudits, de cœurs simples et de bourgeois compliqués, de paysages normands où les vaches pataugent et de rives africaines sèches, de Telliameds et de Pécuchets. Cette identification dans le sens direct et non inverse, déployée alors comme un éventail et non réduite à une seule de ses branches revenant vers le pivot, en dit aussi long sur un auteur que sur le moi en général.

Certes, Balzac et Zola s'identifièrent, dans leurs œuvres, à des ministres et à des assassins, lavandières, mineurs, duchesses, évêques, paysannes ou gens de basoche, tout autant que George Sand, Cervantès ou la comtesse de Ségur, mais ceux-là objectivent sur du papier, comme d'autres peignent sur la toile ou taillent le marbre, les mille et une figures d'un moi commun à tous et toujours ainsi constitué comme une œuvre coalescente et lente.· Comme auteur veut dire augmentateur, ces grands noms propres agrandissent un processus que tout le monde éprouve, même minusculement. Ceux-là le font appareiller de leur corps et les autres le gardent, le cachent, l'oublient même parfois, comme rapetissé; mais ils'agit toujours du même processus de mimétisme et d'assimilation. L'altérité pénètre en foule dans l'incandescence, la carte chaotique dans la carte blanche. Or, comment ces identifications pourraient-elles atteindre un tel nombre, de telles qualités, cette complexité de paysage feuillu, sonore et teinté, si le moi éliminait, s'il expulsait, s'il ne fonctionnait pas comme un utérus, accueillant et parfois sans défense, ou comme le tronc d'une large famille? Dense de légions, chacun monte son identité putain de cette foule rencontrée, acceptée, non seulement tolérée, mais activement invitée. Ainsi, chaque vie, chaque moi, le temps de chacun se construisent comme des ouvrages. Un seul précepte de conduite vaut : bâtis-toi toi-même, vie, corps et durée, dans la patience et la souffrance d'une œuvre d'art.

La pédagogie imite l'organisme

Pourquoi la pédagogie du petit d'homme ne suivrait elle pas l'évolution de ce plan organique, composé de territoires "d'appartenance et de terrains de réception ? Elle consiste à le coder d'abord, j'allais dire quelque forme qu'ait le code. Son ouvrage, plus tard, projettera de se décoder, revenir, pourquoi non, à l'incandescence de la cire vierge ou de la docte ignorance, se surcoder, changer de langue, de son et d'image, mais il ne pourra le faire que s'il sait comment coder. Pourquoi, dès lors, ne point accepter la nécessité? Le premier code, inévitable, consiste à recevoir sa propre culture, le sous-ensemble de ses primes appartenances, quitte à les refuser par après. Transmettez votre langue, vos usages, vos rites religieux, bref, votre ethnologie, ne les méprisez pas. Comment éviter, en effet, ces nécessités de l'enracinement, comment, imprégné, ne pas les aimer? Jusqu'à la mort, je garderai mon accent, queues d'habitudes invétérées suivant mon ethnologie certaines mauvaises manières de table, un fond de gasconitude, la pratique d'amour chrétien et courtois. La génération qui ne transmit pas les codes qu"elle avait reçus apprend, trop tard, qu'elle pécha par arrogance, croyant comprendre ce qu'elle ne dominait pas et critiquant jusqu'à le délaisser ce qu'elle ne comprenait pas. Ne laissez donc pas la cire vierge, ne laissez pas l'enfant toujours et trop choisir, car l'apprentissage toujours difficile, consiste à se laisser scarifier . Dure épreuve. Pour ne pas rester naïve et sotte, la plasticité doit apprendre l'acte, moins passif qu'on ne le croit, de recevoir. Le verbe capter désigne ce mélange d'action captatrice et de passion captive, à la racine commune des mots de l'apprentissage: perception, concept, interception, réception. Le prédateur chasse et tue, la charmeuse attire à soi. D'un côté, les organes immunisés, captateurs, de l'autre le récepteur. D'une part, l'ethnologie propre, qui tend à se défendre, de l'autre le voyage de la vie, qui rit de ces fortifications et qui se fortifie de ne pas se défendre. Oui, je vis démantelé.

Voyez la tapisserie, montée le jour, défaite la nuit, où Pénélope dessine et annule la carte des errances de son marin de mari. Le carton évolue avec le temps, cela dépend des orages et de la bonace, du point à midi et au crépuscule, de la position et des explorations, des monstres et des enchanteresses; le moi ressemble au couple mouvant de la tisseuse et du navigateur, au corps unique formé des organes restés à Ithaque, pour se défendre tous les jours des prétendants odieux, qui, envahissant le palais, cherchent à dévorer l'héritage, et de l'autre qui se transforme chez Circé, se cache sous la laine des brebis pour échapper à la prison cyclopéenne et parfois aussi s'assourdit par des boules de cire pour passer sain et sauf le détroit aux sirènes. Ce moi un et double, qui se nomme Personne et qui capte à loisir tous les monstres rencontrés dans les terres habitées, se construit, par le temps, comme l'Odyssée, chef-d'œuvre de l'art. Voyageur et casanier, son récit se zèbre d'un réseau inextricable de chaînes et de trame, de vers chantés puis écrits, rien que des cicatrices croisées ou des traces de plaies. L'apprentissage exige de supporter activement cette passivité, dite jadis féminine, de recevoir. Je vis scarifié. Blessé, quasi détruit. Cent fois naufragé, donc formidablement vivant.

Invariance temporelle

Depuis quelques pages, intervient le temps. Il oblige à revenir sur le nom, celui que porte la carte d'identité. Hors de l'appartenance au sous-ensemble de ceux qui s'appellent de même, il assure, au moins, que celui qui naquit là et à cette heure, mais qui, par la suite, devint adolescent, adulte et, plus tôt qu'on ne le croit, vieillard, demeure le même: la nomination garantit une constance par le temps. Le principe d'identité, P répète P, reste en dehors de tout cadre, de tout ordre, de toute place, de tout temps. Or, son contraire, le principe de contradiction s'énonce: P ne peut pas en même temps être non-P. Par exemple, je ne puis, simultanément, être quelqu'un d'autre, je ne peux pas, non plus, rester, en même temps, nouveau né, adolescent, jeune homme, adulte et en agonie. Or le , temps fait passer par tous ces stades; ils ne se contre disent donc pas si et quand intervient la durée. Voilà . pourquoi mon identité peut se définir comme cette constance dans le devenir. Une bonne définition du temps élimine donc si bien ces contradictions que bien des philosophes récents, prenant tout dans l'autre sens, commirent la faute d'engendrer le temps par les contradictoires. Au contraire il les recouvre par l'identité, de sorte qu'il transcende et réunit ces deux premiers principes de logique: le temps rend l'identité stable par les états contradictoires. Loin de toute place, la durée me crée. Elle stabilise mes contradictions. Terrifiés par l'errance et le temps, ceux qui cherchent les places fuient, si j'ose dire, dans l'espace des appartenances et croient que seules les statues leur assurent une pérennité, comme dans les niches de l 'hôtel de ville de Paris. Mauvais signe, on ne voit qu'eux. Le moi reste aussi invisible que le principe d'identité. Blanc, transparent, couleur de constance. Dites donc, enfin, votre identité: incandescent, je demeure; contradictoire, multiple et mêlé, je plonge dans le temps. Voilà mes deux cartes. Leur confluence garantit-elle que je vis, un peu, dans l'éternité?

Fin de la logique à deux valeurs?

Toute appartenance suppose un sous-ensemble, tout sous-ensemble se définit par une ou des propriétés. La libido aidant, nous avons tendance à nous considérer comme faisant partie d'une communauté douée d'une propriété humaine, les autres, femmes, enfants, étrangers ou animaux, en étant exclus et réunis en un sous ensemble, complémentaire, où habitent ceux qui ne sont pas des hommes. Dès lors, il existe deux sous ensembles et deux seulement, le nôtre et cet opposé. Le verbe être et l'ontologie conjuguent à merveille cette logique; on dira l'être et le néant, l'homme et l'inhumain, le faux et le vrai, le bien et le mal. La déconstruction de cette opération accomplit le même geste que la métaphysique qu'elle veut mettre à bas, puisqu'elle adopte la même logique à deux valeurs, en triomphant de se placer à l'extérieur de la métaphysique occidentale: voilà le même partage revenu.

Or, il suffit de comprendre, je viens de le dire, que j'ai grandi depuis trente ans pour me penser à la fois grand et petit, modulo le temps, sans que je m'effondre pour autant; il suffit que j'apprenne une langue ou la musique pour me penser apte et inapte, modulo ces spécialités acquises récemment. La logique à deux valeurs sert admirablement à certains systèmes démonstratifs, mais là seulement. La vie ne la connaît guère, ni le temps, ni l'apprentissage, ni le projet, ni la construction en général, ni le Grand Récit. ·

Qui fluctuent plutôt dans une logique modale à quatre valeurs: possible, impossible, nécessaire, contingent. Ce possible, plastique et, d'une certaine manière, totipotent, plonge dans un environnement où il rencontre de l'impossible et du nécessaire pour s'épanouir en contingent. Quand l'impossible trie dans le bouquet des possibilités, nous ne surgissons jamais que comme une contingence sculptée de nécessité. Le temps et la vie coulent du et vers le possible, en passant par des couloirs percolant d'impossibilités; le passé y devient tout aussitôt nécessaire, le futur restant possible et le présent contingent. Même la théorie physique du chaos se comprend mieux en ce cadre, a fortiori les phénomènes vitaux et historiques. La philosophie se délivre ainsi de la logique à deux valeurs.

Intersections

" Désuète, votre carte d'identité ne comportait que deux ou trois de vos appartenances, parmi celles qui demeurent fixes toute votre vie, car vous restez femme ou mâle et enfant de votre mère; vous ne pouvez plus changer votre date ni votre lieu de naissance. Une telle pauvreté logique confine à la misère, car, en fait, votre authentique identité se détaille plus longuement et paraît même se dissoudre en mille catégories, changeantes avec le temps. Vos voyages, travaux et apprentissages, vos expériences professionnelles, sportives, politiques, font vite croître, en effet, le nombre des groupes auxquels vous vous intégrez: demain, vous ferez partie de ceux qui parlent vietnamien, jouent au rugby, savent réparer une Mobylette, rien n'augmente le nombre des collectifs de vos pairs en même temps que vos caractéristiques personnelles autant que la pédagogie ou l'acquisition de compétences neuves.

Comment décrire, alors, votre identité? Par une intersection, fluctuante par la durée, de cette variété d'appartenances. Vous ne cessez de coudre et tisser votre propre manteau d'arlequin, aussi nué ou bariolé, mais plus libre et souple que la carte de vos gènes. Ne défendez donc pas l'une de vos appartenances, multipliez-les, au contraire, pour enrichir ce que nous nommons, d'un commun accord, votre moi, d'autant plus heureux et fort, justement, qu'il se délivre peu à peu des lieux que vous désiriez défendre. Ce faisant, vous honorerez même mieux votre prime culture. Jamais je ne me sentis plus gascon, plus français, qu'à l'autre bout de l'autre hémisphère.

Vers une première limite, la multiplicité bariolée excite la singularité, la renforce, comme si elle donnait sa teinte majeure à l' ensemble du tableau. À l'autre limite, elle rejoint l'universalité. Toi comme moi, elle comme lui, Africaine ou Esquimau, présentons à tous une palette ainsi nuée. L'humanité se bigarre. A cette arlequinade, vous la reconnaissez. Le propre de l'homme? Cette sorte de mélange. Incandescent comme Pierrot; nué, mêlé comme Arlequin. Plus vous imprimez d'autres sur le moi, plus il s'affirme comme singulier, car nul autre ne présente cette teinte remarquable, mais plus il court aussi vers une somme aussi blanche que la cire de départ. Cette blancheur peut passer ou pour une couleur ou pour l'intégration de toutes. Pierrot tend vers Arlequin, Arlequin tend vers Pierrot, cette double incandescence fait le temps humain.

Alors l'humanité universelle devient cette virginité reçue à la naissance, réalisée à la mort, et dont nous reconnaissons en nous le devenir plastique. Nous lui donnerons donc deux cartes d'identité, l'une blanche, l'autre bariolée.

Une nouvelle carte d'identité?

Imaginez de repasser une frontière devant des carabiniers, muni d'un passeport variable qui ressemble à la cartographie instantanée de vos aptitudes changeantes. Les nouvelles technologies permettent l'établissement de cette puce que vous montrez au douanier. Celui-ci repérera chacun et vous-même parmi tous, puisqu'elle décrit le profil évolutif de },'identité singulière, mais, surtout, on voit s'y mêler mille collectifs correspondant à vos apprentissages et à vos expériences. Chacun peut même la montrer à des employeurs éventuels qui ont moins besoin d'un spécialiste que d'aptitudes fluides ou d'intersections de diverses expertises. Un diplôme, par exemple, ne dit de vous qu'une appartenance, ancienne d'abord, oubliée souvent, raide toujours par son unicité. En fait, vos aptitudes doivent se dire, au sens le plus proche du mot, polytechniques, je veux dire à l'intersection de mille expertises, entendant par là aussi bien la réparation des Mobylettes que la traduction du sanskrit, le pilotage des ordinateurs qu'une infinie sympathie envers plus misérable que vous. L'empreinte digitale, autrefois, s'approchait d'un tel dessin, mais il faudrait supposer de surcroît qu'elle changeât en temps réel. Le moi s'identifie à un doigt qui ondoie. Aussi plissé que la peau et mobile que le visage, sourires, clins d'œil, pleurs et vieilles traces de larmes, ce manteau d'arlequin varie donc, alors que l'empreinte du pouce, donnée au départ, ne change jamais. Aisée à réaliser, une puce pareille, aussi universelle que la virginité de tantôt mais, de plus, éminemment singulière, peint votre portrait en temps réel. Contribuerait~elle à réparer l'erreur logique et l'injustice susdites et, au total, bien du malheur humain? Ou faudrait-il la garder au secret de chacun ?

Bilan

Au total, cette description de l'identité traverse les domaines suivants: logique, par le principe et sa tautologie, l'invariance temporelle par contradictions ; socio-politique, en la critique du racisme et le processus de l'exclusion; biologique, par le système immunitaire et sa fluctuante exception utérine; psychosociologique, puisqu'elle définit une libido de l'appartenance; elle médite sur l'espace et le temps et identifie, pour finir, le moi à trois états: une plasticité vierge, un paysage compliqué, des transformations vibrant de l'une à l'autre phase.