Textes

Peguy « le Juif est un homme qui lit depuis toujours, le protestant est un homme qui lit depuis Calvin, le catholique est un homme qui lit depuis Ferry. »

Dans la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent, le Juif peut remonter de génération en génération et il peut remonter pendant des siècles : il trouvera toujours quelqu’un qui sait lire. Quand il remonterait à quelque marchand de bœufs des plaines de la pulta ou à quelque marchand de chevaux des immensités du tchernosioum[1], quand il remonterait à quelque marchand d’allumettes du Bas Empire ou d’Alexandrie ou de Byzance ou à quelque bédouin du désert, le Juif est d’une race où l’on trouve toujours quelqu’un qui sait lire. Et non seulement cela, mais lire pour eux ce n’est pas lire un livre. C’est lire le Livre. C’est lire le Livre et la Loi. Lire, c’est lire la parole de Dieu. Les inscriptions mêmes de Dieu sur les tables et dans le livre. Dans tout cet immense appareil sacré le plus antique de tous, lire est l’opération sacrée comme elle est l’opération antique. Tous les Juifs sont lecteurs, tous les Juifs sont liseurs, tous les Juifs sont récitants. C’est pour cela que tous les juifs sont visuels, et visionnaires. Et qu’ils voient tout. Pour ainsi dire instantanément. Et que d’un seul regard, ils couvrent instantanément des surfaces.

Peut-être une pénétration plus profonde et pour ainsi dire moelleuse est-elle réservée à celui qui ne sait pas lire (on m’entend bien) et peut-être une troisième dimension est-elle accordée à celui qui n’est pas visuel. Quoi qu’il en soit, et l’introduction de ce battement, ou plutôt la considération de ce battement, est d’une conséquence presque infinie, dans la catégorie sociale à laquelle nous nous référons, et qui est peut-être la seule importante, le catholique, ou plutôt commençons par l’autre bout, le Juif est un homme qui lit depuis toujours, le protestant est un homme qui lit depuis Calvin, le catholique est un homme qui lit depuis Ferry.

Un autre jour, et que je ne tiendrai pas uniquement à nous entretenir de Descartes, il faudrait essayer de retenir et d’examiner quelques conséquences de ce classement. Elles me paraissent infinies. Nul peut-être ne peut le sentir autant que moi. Quand je suis en présence de Pécaut[2], je suis en présence d’un homme qui lit depuis Calvin. Quand je suis en présence de M. Benda[3], je suis en présence d’un homme qui lit depuis toujours. Quand je suis en présence de moi, je suis en présence d’un homme qui lit depuis ma mère et moi.

Quand je suis en présence de Pécaut je suis en présence d’un homme qui lit depuis le seizième siècle. Quand je suis en présence de M. Benda, (et peut-être de Bergson), je suis en présence d’un homme qui lit depuis des siècles et des siècles. Quand je suis en présence de moi, je suis en présence d’un homme qui lit depuis 1880.

OC, Note conjointe, t. III, pp. 1296-1297