Machiavel

Niccolò MACHIAVELLI (1469-1527)

 

Peu d’auteurs modernes ont connu une fortune aussi controversée que Niccolò Machiavelli. Alors que ses contemporains discutaient dans la sérénité ses opinions et les analysaient avec objectivité, en prenant soin de confronter la théorie avec les données de la réalité, son œuvre donna lieu par la suite, une fois stoppé le mouvement de la Renaissance, à des relectures contradictoires dans le cadre d’une lutte sans merci mettant en jeu des intérêts et des idéologies multiples. Durant les guerres de Religion, son œuvre célèbre, Le Prince , est frappée d’anathème, tandis que les jésuites l’utilisent en cachette comme manuel de pratique politique «à l’usage des princes et de l’Église». Aux hérétiques et aux Italiens en exil il fournit les bases d’un programme de réforme anticatholique qui s’inspire des nouveaux principes de la tolérance. Il est rejeté avec une violence sans nuances par le moralisme huguenot qui y voit un témoignage du cynisme italien. Depuis ses premiers interprètes républicains, hostiles au parti espagnol et à la curie romaine, jusqu’aux démocrates du siècle des Lumières, dressés contre la tyrannie et partisans de la Révolution, ou bien l’on répudie cet opuscule au profit de l’utopie républicaine des Discours sur la première décade de Tite-Live , comme s’il n’était qu’un tribut payé à la dureté des temps, ou bien on le soumet à une interprétation qui en infléchit le sens: Machiavel, dans cet écrit, se serait adressé aux peuples et non aux tyrans; ainsi Le Prince  se situerait dans la même perspective que les Discours .
Au XIXe siècle, on découvre en Machiavel tantôt le prophète de l’État national, tantôt le théoricien de l’État-force; il apparaît comme l’écrivain qui a défini les lignes maîtresses de la politique moderne, ou encore il se voit circonscrit à l’intérieur d’un champ étroitement limité, purement italien, que dominent des princes cruels et bornés (auprès desquels il quémande désespérément un emploi) et des condottieri avides et turbulents.
Néanmoins, du XVIe au XIXe siècle, Machiavel demeure un auteur auquel on est obligé de se référer dans les débats et luttes politiques; et quiconque discute de l’État moderne, de ses fondements, de sa logique, de sa structure, de sa stabilité, de sa durée ne peut négliger son œuvre. Ce n’est que depuis peu que la réflexion critique s’est mise à étudier de l’intérieur, par un effort minutieux et objectif d’analyse philologique et d’érudition, l’histoire et la personnalité de Machiavel, son expérience culturelle, son action; et les résultats sont encore fort discordants, notamment pour la question extrêmement délicate des rapports entre les deux œuvres principales. Toutefois, ces travaux ont permis d’esquisser certaines perspectives essentielles à la connaissance de Machiavel. Celui-ci est le premier penseur moderne qui ait été capable de mettre en œuvre, en l’appliquant à l’histoire humaine, le principe de l’autonomie des sciences vis-à-vis de l’édifice systématique d’un savoir contrôlé et dominé par la théologie; et cela en se fondant sur les principes d’un naturalisme qui maintient un exact équilibre entre ses deux composants indispensables, le réalisme et le pessimisme. Il est aussi le premier qui ait su établir un lien vivant et «actif» entre les leçons des Anciens et l’expérience des réalités modernes. Mais il est surtout le premier théoricien d’une politique qui, tournant le dos aux rêves d’un passé définitivement aboli par la dynamique du réel – qu’il s’agisse de l’universalisme médiéval ou de l’«équilibre» du pouvoir des Médicis –, n’hésite pas à refuser la défense de la bourgeoisie des cités-États d’Italie et le système des partis politiques florentins. Tel est le sens des propos ironiques et polémiques qu’il tient à Francesco Vettori dans sa lettre du 9 avril 1513: « La fortune a voulu que, ne sachant raisonner ni sur l’art de la soie ou de la laine, ni sur les profits et les pertes, j’en vins à comprendre qu’il me revenait de raisonner sur l’État. »

©Encyclopaedia Universalis 1998