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Claude Terrien

Un nom oublié, resurgi des tréfonds de ma mémoire à l'occasion de ce Bloc-Notes de Janvier 1966 annonçant sa disparition.

Je me souviens vaguement d'une voix un peu particulière - que je ne saurais décrire - et ne suis pas du tout étonné que Mauriac la cite comme un de ses traits caractéristiques. Jusqu'à hier, j'ignorais en réalité tout de l'homme, de son parcours ou de son vrai nom. J'étais trop jeune, mais me souviens que mes parents l'écoutaient fidèlement - eux qui étaient des auditeurs assidus de cet Europe n 1 des grandes années qui firent sa gloire. Peu s'en souviennent aujourd'hui que la station connaît des difficultés : dans les années 60, au faîte de l'épopée gaulliste, la station, périphérique parce que son antenne était installée en Sarre, échappait peu ou prou aux affres du monopole de la radio-télé d’État, et jouait autant que faire se put son rôle de contre-poids du pouvoir gaulliste.

Cet article retrace assez bien ces années pionnières qui firent la renommée - et l'honneur - de la station.

Il y eut un moment pourtant où mes parents cessèrent de lire l'Express qui avait été celui de JJSS de F Giroud mais aussi de Mauriac pour lire le Nouvel Obs. Mauriac avait rejoint de Gaulle depuis 58 et, de toute manière, la guerre d'Algérie était achevée. Quant à JJSS, dès le départ de de Gaulle mais surtout après la mort de Pompidou, il flirta avec le pouvoir au point d'être fugacement ministre de Giscard et de prendre la direction du parti radical. Où ils cessèrent d'écouter Europe 1 pour France Inter. Au milieu des années 70 sans doute. L'Express devenait l'organe du parti radical, très centriste ; trop pour eux. Europe 1, tout à coup trop commerciale et moins audacieuse sans doute, cessa d'occuper leurs matinées au profit de France Inter.

Je ne savais rien de cet homme, non plus que son véritable nom - Claude de Fréminville - ni qu'il eut fait sa Khâgne à Alger avec Camus ni même qu'il le persuada d'adhérer au PC dans les années trente.

Un matin (jamais je ne l'oublierai!) j'étais couché dans ma chambre de Vémars, songeant vaguement au Bloc-Notes paru la veille et où j'avais dû faire allusion à une attaque horrible. Je suis à l'écoute d'Europe n° 1. Claude Terrien commente un débat entre Couve de Murville et Spaak. Et voilà que soudain il tourne court; il dit : « ... J'en aurais fini si du faux duel Spaak-Couve je n'éprouvais la nécessité de passer à un autre duel qui n'a rien de politique - et où non plus ce n'est pas du sang qui a été versé, mais de la boue. Ce qui m'obligera à rester vague pour éviter de vous y faire tous patauger. »
C'est de moi qu'il s'agit , de mon dernier Bloc-Notes, de la :plainte qui s'en élève : « ... Elle m' a profondément touché et Je le dis. Et je dis aussi ceci : elle ne signifie pas que les coups ont porté. Tout au contraire , il y a, dans la vie, de ces coups qu'on croit recevoir, mais on découvre que le souffle même du boulet nous a écartés de lui alors même que nous nous croyions blessés. Aussi adroit qu'ait été le tireur, nous étions hors d'atteinte. C'est cela, je crois, la vérité dans cette affaire ... »
Certes, beaucoup d'amis m'entourèrent et prirent ma défense à ce moment-là - mais c'étaient des amis. Je ne connaissais pas Claude Terrien, si sa voix m'était familière et chère. Elle s'élevait tout à coup pour ma défense et prenait à témoin un public innombrable. En vérité c'est de cela dont nous avons besoin à certaines heures, devant certaines attaques : non pas d'arguments pour notre défense, mais d'une bonté qui se manifeste , d'un geste désintéressé qui témoigne que nous pouvons de nouveau soupirer avec Rimbaud, délivré un instant de son enfer : « Le monde est bon! Je bénirai la vie! » A partir de ce matin-là , j'ai dè nouveau fait confiance à l'homme.
Mauriac ibid

Je devine à quelques unes de ces lignes et à ce que Mauriac en dit combien celui-ci fut de la race des grands humanistes capable de s'indigner de l'injustice faite- même et surtout - à ceux qui n'étaient pas de ses proches.

Qu'importe aujourd'hui les contours et les protagonistes de la mauvaise polémique : ce que Mauriac en écrit ici est trop vague pour la repérer avec certitude ; au reste, ce dernier aura été assez libre et mordant pour provoquer à lui seul des polémiques et souvent assez cruel pour les savoir déminer, seul. Ce qu'il faut retenir de cette chronique c'est cette confiance en l'homme comme ressuscitée par la bonté.

Il est des moments où, oui, bien plus que d'arguments, de rationalité, de polémique, nous avons surtout besoin de la bienveillance du regard de l'autre ; car, oui, c'est cela qui nous fait être hors d'atteinte.

Voudrait-on donner un sens à ce réparer le monde repéré dans la tradition kabbalistique ? Il est ici aussi. Dans cette sollicitude accordée qui tisse le lien et entrave la dispersion.

A lire certaines de ces lignes autant que le témoignage de Roy, on parvient à deviner quel déchirement la guerre d'Algérie représenta pour ces hommes qui n'étaient ni des colons, ni des exploiteurs, ni forcément des anges mais assurément pas des démons, des hommes qui voyaient simplement mais avec effroi des hommes, qui auraient pu être des frères, s'entre-déchirer, et parfois de manière particulièrement atroce, pour une terre qu'ils aimaient pareillement. Camus en souffrit tout autant qui depuis sa mort l'avait laissé seul ! Dans ces années terribles, au milieu des combats, quand chacun à son tour douta et craignit de s'égarer, lui, l'homme bien plus que le journaliste s'astreignit à ponctuer chaque matinée, à 8h30, de son regard juste, précis ; équitable.

Il y a une remarque, dans le bloc-notes du 6 sep 66, où s'insurgeant contre le survol de Malagar par des avions supersoniques, Mauriac, contrefaisant à merveille le vieillard bougon, marque tout son éloignement et son incompréhension face à un Foucault proclamant la mort de l'homme [1] au point de trouver Sartre presque amical. Il y a bien dans cette supposée mort de l'homme, proclamée par Foucault avec une gourmandise bien suspecte et, en tout cas furieusement pédante, comme s'il se fût agi d'une victoire sur la sottise, l'ignorance ou l'idéologie, une sophistication plus byzantine que véritablement abstraite qui, sous prétexte de prendre de la hauteur, méconnaît sinon l'essentiel en tout cas ce qui fait le sel de notre attachement à l'être. Qu'un Claude Terrien, rien que par sa parole, pût à l'occasion, redonner espoir, confiance ou sens à ceux qui l'écoutèrent, est la preuve péremptoire de la vivacité de l'humain.

Ce scientisme vaniteux m'est suspect, décidément ; je m'amuse de n'être pas le seul.

Il y a bien, pesante, troublante et parfois bien noire d'épaisseur, la réalité, tellement humaine, tellement absurdement humaine, si souvent abjecte et cruelle mais pourtant si étonnante à la fois.

Claude Terrien, assurément, était de ceux, figure sans doute modeste, mais terriblement généreuse, qui surent donner ses lettres de noblesse au titre d'homme. Qui n'est décidément ni une illusion, ni une abstraction ; un projet, encore et toujours à refonder.

 

 

 


 


1) Mauriac 6 sept 66

A qui se plaindre? Ce n'est pas le régime qu'on se sent en droit de dénoncer. Il aura organisé pour le mieux , ou pour le moins mal, une destruction inéluctable et qui est la loi de la vie. Je m'y soumets, je ne regimbe pas , mais je me sens étranger et plus qu'étranger à presque tout : je ne lis rien, je ne vois rien, je n'entends rien qui ne me-donne la sensation d'être un homme déporté sur un continent où il ne retrouve que des traces de ce qu'il a cru , de ce qu'il a aimé : dépaysement absolu, dépaysement sans remède. (…)

Cela va plus loin et plus profond qu'un désaccord d'ordre littéraire. Je lisais ces jours-ci des commentaires aux livres qui marquent, nous assure-t-on, le tournant en philosophie (en particulier Les Mots et les Choses de Michel Foucault ). Voici donc une étonnante nouvelle : « L'image de l'homme léguée par l'humanisme - conscience qui veut et qui ne veut pas, en proie au tragique de la connaissance de soi et du choix personnel - s'efface. » C'est vous qui le décidez. Mais si elle a été, cette conscience, qui pourrait faire qu'elle ne fût plus? Sartre, qui était l'adversaire, vous finirez par me le rendre fraternel...

 

sur le sujet : cette itv de Foucault en 65