Bloc-Notes 2017
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Générosité versus utilité I

De l'utilitarisme

A bien le considérer, l'utilitarisme tel qu'il fut conçu par J Bentham et développé ensuite par J Stuart Mill représente une des plus belles réussites idéologiques des deux derniers siècles. Sans que l'on s'en fût toujours véritablement rendu compte, ce dernier a envahi nos discours autant que nos comportements avec la détermination implacable d'une irréfragable évidence que plus personne - ou presque - ne semble vouloir ou pouvoir remettre en question. L'air du temps ou, si l'on préfère l'épistémé moderne ou mieux encore l'inévitable mainmise de l'idéologie dominante dont on sait combien elle demeure toujours celle de la classe dominante.

Les rapports de force ont joué : avec l'hégémonie américaine de l'après-guerre, la domination de plus en plus forte du modèle libéral qui balaiera, appuyé par une mondialisation soudain plus rapide et irrésistible que jamais, ce qu'il pouvait demeurer de spécifique dans ce qu'on nomme encore le modèle social français, nous avons tourné le dos, sans véritablement en prendre conscience immédiatement, avec une partie au moins des apports des Lumières.

Pourtant, s'il a d'incontestables points forts, il accuse une véritable faiblesse pour ne pas dire une cruelle béance.

A son crédit, d'abord le souci du grand nombre. Loin d'envisager la question morale comme une question intime à régler dans le secret de sa conscience, il l'envisage à l'endroit même où elle se pose : dans le rapport à l'autre. Il cherche la meilleure configuration possible pour assurer le bonheur commun. Un Bentham ne le voyait pas pouvoir se réaliser hors de la démocratie et il faut bien concéder qu'autant lui, pour les homosexuels, que Stuart Mill pour les femmes, furent parmi les premiers à dénoncer ostracismes et ségrégations qui jusque là n'émouvaient pas grand monde.

A son crédit, ensuite, lié incontestablement à son pragmatisme, le refus de créer en quoi que ce soit un homme nouveau - où le XXe siècle, expérience faite, verra aisément un des symptômes des velléités totalitaires. L'utilitarisme prend l'homme tel qu'il est - doublement animé par la recherche du plaisir et l'évitement de la souffrance - et ne désire en aucune manière le transformer. A tout prendre, on observe ici une relative humilité des objectifs - avant tout conomiques et sociaux : nulle conception a priori de l'homme - ou du Bien : on ne vise pas à changer l'homme, mais seulement à mieux organiser ses actes.

Loin d'être un système, à l'heure où vont fleurir les grands systèmes philosophiques du XXe - Hegel, Marx, Comte - l'utilitarisme néanmoins se place exactement à l'intersection de toutes les activités humaines : sociologie, économie, politique, droit … Même s'il est exact qu'il n'est pas explicitement une approche économique de la question, que par ailleurs l'économie ne porte pas de jugement moral sur le comportement des consommateurs mais se contente d'en observer et expliquer les comportements, et certainement pas de fixer des prescriptions normatives, il n'empêche qu'à défaut de la théorie, l'utilitarisme est manifestement l'approche la mieux compatible avec les normes et comportements économiques dans une société de marché, a fortiori fortement dérégulée.

Mais - et c'est le premier point qui peut être mis à son débit - si l'utilitarisme n'est pas un système, néanmoins par sa tendance très dans l'air du temps de se refuser à toute idéologie et de croire se pouvoir cantonner à une simple technique de gestion et d'organisation l'utilitarisme est aisément systématisable. Et il l'est en effet, sous les coup entêtés de l'absence de culture et de références théoriques, sous l'emprise répétée du diktat des faits et de la pseudo-évidence des faits.

Innombrables sont les items que l'on pourrait relever ici qui constituent le corpus invraisemblable des mythes contemporains du conformisme uti!litaire : notamment que

Mais le pire n'est pas là.

Ici !

On connaît les apories inhérentes de l'utilitarisme : une approche purement quantitative est insatisfaisante et celle qualitative débouche en réalité sur l'éloge paradoxal du désintéressement et de la vertu ; surtout, rien ne garantit que l'intérêt bien calculé de l'un soit compatible avec celui du grand nombre ; enfin c'est ici présumer sans doute beaucoup trop de la capacité rationnelle de délibération de chacun, une fois observé, qu'après tout, ce sont plutôt les passions qui y prédominent.

Plus grave, dans sa naïveté à se croire indemne de toute idéologie préalable, de toute métaphysique implicite; l'utilitarisme ne fait rien d'autre qu'en poser une - pas nécessairement bien maîtrisée ni consciente - tout simplement parce qu'il ne saurait en aller autrement. Il n'est pas de théorie qui ne comporte au moins au moins un principe, un axiome ; pas une action qui ne suppose évalué positivement le motif qui la détermine. C'est exactement en ceci que consiste la critique de Marx par Heidegger : celui-là qui critique l'approche philosophique au profit de l'action ne le peut lui-même qu'au nom d'une représentation du monde.

Or celle que propose l'uilitarisme est sinon effrayante, en tout cas sordide.

D'un côté un homme qui ne semble mu que par la satisfaction de ses propres besoins et intérêts ; de l'autre, un projet - que Bentham nomme prudemment déontologique et pas moral, précisément - qui vise non pas à rendre les hommes meilleurs mais simplement à leur faire adopter des comportements acceptables par le groupe.

Non pas être moral mais contrefaire la morale.

Doutes

Je n'ignore évidemment pas les critiques que suscitèrent l'approche kantienne : de vouloir se garder les mains propres elle n'en aurait tout simplement pas. Morale de l'intention oui, et donc moralité d'une action à partir du moment où elle serait déterminée par la raison et donc à la conformité d'avec l'impératif catégorique imposant que toute action ne puisse être menée que si, et seulement si, elle était universalisable.

Or, ce n'est pas rien ! Puisque signifie la reconnaissance de tout ce qui n'est pas soi, autant le monde que l'autre. Loin d'être centrée sur soi, sur l'individu et la satisfaction de ses intérêts ou besoins, la morale dite parfois du sentiment, suppose un engagement intime, volontaire mais donc aussi vigilance et constance.

Je crois bien, a contrario, que c'est pour cela, en dépit de sa dimension pratique qui fait d'elle une approche utilisable, que me répugne la théorie utilitaire de Bentham. Ici, l'autre est à la fin ; chez Kant, ab ovo ; ici la volonté est uniquement tendue vers l'efficacité - atteindre un bonheur le plus ample et long possible ; chez Kant, adossée à la loi, elle vise l'universel.

Il ne se peut pas, qu'agissant, nous ne supposions bonne la finalité que nous poursuivons. Et nous ne pouvons pas ne pas le faire absolument, ne pouvant que présumer que ce qui est vrai pour nous, l'est tout autant pour l'autre. Tendre ainsi vers cet absolu c'est exhausser en soi sa part d'humanité même s'il est vrai que nous ne pourrons jamais être certain que notre volonté ne fût pas entachée de quelque volition ou désir privé. Mais cette tension-ci ne pèse-t-elle pas plus que le lâche renoncement de l'utilitarisme qui se contentera toujours de dresser les comportements plutôt que de les corriger.

C'est ici qu'intervient la générosité

De la générosité