Textes

M Serres
Rome, le livre des fondations
pp 77-84

 

Rome, l'unique objet. J'avoue avoir, comme beaucoup, méprisé Rome. Ce peuple sot, rude et grossier n'a eu ni donné accès à ce qui fait que notre vie vaut d'être vécue, la connaissance vraie, la science ·et la philosophie, et la mythologie folle qui éclaire l'ombre, extatiquement, il n'a jamais eu, sauf rares exceptions, accès à la beauté. Rome souffre, malgré sa taille, en raison de son poids, du voisinage grec du voisinage sémite, aussi. Je lisais les Grecs et la Bible, mon pain quotidien, et je laissais Rome à ses pierres et à sa vieille force morte.

Aujourd'hui, je comprends. L'âge mûr favorise l'incarnation. Tite-Live ne dit pas ce que je dis qu'il dit, moi petit Gaulois grec, moi juif et grec à la fois, chrétien hellé­ nisé avant l'aurore, petit savant exact, humanisé depuis longtemps dans l'interprétation. Il dit, avec Virgile, Enée a vu mourir Troie, il amène sur la côte italienne un curieux mélange. Car on ne compte pas pour rien son passage à Carthage, et ses amours sémites à Didon. Didon, victime, qui en meurt. Aux origines mêmes de Rome, tout est là de ce que nous sommes, grecs et sémites. Avant Rome, j'étais. Avant Rome, les conditions de la connaissance sont là.

Rome ne spécule pas, ne parle pas, ne dialogue jamais pour le dernier raffinement ; Rome se bat, Rome prie, elle est pieuse, elle accepte humblement le noir du sens dans le geste refait. Elle bâtit, elle s'étend, elle conserve. Elle n'est pas le négatif, ce travail de destruction qui, paraît-il, avance les choses. Non, elle n'avance pas au moyen du non, elle avance dans le noir. Je vois désormais Rome noire, aussi noire qu'Albeest blanche. Elle donne la chair au verbe, elle construit. Rome s'incarne, elle est la construction.

Il me semble toucher, aujourd'hui, par une expérience, à ce qu'on peut nommer /'incarnation. Rome n'est pas du verbe comme Athènes, elle n'est pas du livre, du souffle ou de l'écrit, comme Jérusalem. Inversement, elle n'est pas de l'eau, comme la première, ni du désert,' comme la seconde. Rome est dure et bête comme la pierre, noire comme les entrailles d'une pierre, jamais transparente comme la pyramide ou le tétraèdre de /'épiphanie grecque, jamais multipliée comme /'interprétation hébraïque sur l'espace blanc du désert. Jérusalem est légère et souple comme cent mille signes, Athènes vole autour du logos, Rome est lourde. Elle bégaie, balbutie, fait le geste, elle ne sait jamais. Elle est du rite, non du mythe. Le corps tient le bâton, il trace le temple et les plinthes, il ne sait pas pourquoi. Le Juif sait écrire sept fois pourquoi, le Grec peut le dire onze fois autant. Ma culture judéo-grecque est si légère que je peux la porter au-delà de la mer, au-delà du désert. Elle vole comme la langue et comme /'écriture. Elle est le logiciel. Rome est dans son geste et son corps, quand le signe s'arrête et s'en­ lise. Elle est le matériel. Sa " main est aussi sûre qu'est rapide la bouche grecque ou qu 'éclate en réseau la complexité juive. Rome ne peut être hors de Rome, comme Athènes fut hors de soi, comme Jérusalem, jamais, n'a cessé de l'être. Rome est dans Rome entière et toujours dans ses murs. Athènes est esprit, Jérusalem est signe et Rome est objet. Res. Res publica, parfois. Brutus, brute, porte avec lui un cornouiller dont /'intérieur est d'or, ·pour l'offrir, à Delphes, au dieu Apollon. C'est l'énigme de Rome, et c'est sa solution.

Je crois comprendre, mais cela n'est rien, je crois aujourd'hui toucher cet objet. Je le vois construit, je vois comment ilfut construit. Rude, grenu, grossier, gestuelle­ ment raide. Mais je l'ai toujours su, parce que j'ai vécu cette expérience. Mon père, sans culture, comme on dit, m'a néanmoins légué tout ce qui en moi vit de la culture, c'est-à-dire tout ce qui vit en moi et repousse la mort, alors que le discours appelé culturel ne m'a jamais appris que quelques fariboles. Si tu me donnes un signe ou un mot, surtout un sens clair ou une théorie diaphane, tu me donnes un contenu qui tient tout dans son contenant, une bille de verre ou une boule de cristal. En un instant, je sais, je n'ai reçu qu'une minute ou un éclair. Cela peut être beau et grand, cela ne comble pas mon temps. Sur­tout, cela ne peut produire un temps, cela ne fait pas encore une histoire. J'ai reçu de mon père des morceaux de pierre, il était casseur de cailloux, j'ai reçu de lui des andains de glaise, il était laboureur, j'ai reçu de lui des sables et graviers, durs et noirs. Du néolithique à ma mort, ces choses en stock restent à comprendre. Bien sûr, il est bon d'apprendre ce qu'on peut comprendre, mais on vit de ce qu'on n'a pas encore compris. C'est cela, au sens littéral, porter avec soi des symboles, ces cailloux cassés, ces tessères. Je vis baigné dans la lumière transparente qui me vient de la Méditerranée d'Orient, d'Athènes, de Jérusalem. Platon brille, Isaïe étincelle. Ils projettent de la lumière alentour d'eux. Mais Tite-Live est noir. Il ne lance aucune clarté. Il la reçoit, la prend, /'enveloppe et la garde. Il la reçoit de Grèce, Hercule, Evandre, il la reçoit de Troie, Enée, il la reçoit de la rive sémite, Didon. Jamais plus il ne la rendra. Rome n'est pas un organon de compréhension, elle prend la compréhension, et elle l'emprisonne et l'implique. Athènes . et Jérusalem expliquent, explicitent interminablement, jusqu'à ce que l'objet devienne désertique. Un torrent de, lumière sort d'elles. Les traces, à Rome, sont tournées à contresens. Elles sortent de l'antre noir où sont les bœufs blancs, le pâtre Cacus, l'homme Evandre et le dieu Hercule. Elles entrent, si le récit est grec. En grec, il n'y a, dans l'antre · noir, que ce qu'on y a mis. Elles sortent, en latin, et nul ne sait ce qui s'y trouve. Par le moyen de Tite-Live, nul ne comprend rien, il faut comprendre Tite-Live. Si j'entends la voix de saint Jean criant au désert, si j'entends la for­ midable voix des prophètes écrivains d'Israël, si j'entends le logos d'Héraclite, j'entends, plus que du sens, la source, la condition, l'émergence du sens même, à Rome je n'entends que la voix des bœufs en réponse à la voix des bœufs. On se retourne à l'ouïe de Jean ou d'Osée ou d'Amos, on se retourne à l'ouïe d'Héraclite ou de Parménide, qui se retournerait au baryton des bœufs? A ce mugissement bas, sous le sens. On se retourne pour aller vers la mon­tagne de lumière, à quoi bon se retourner vers un antre noir? La grécité, tout comme Ulysse, sort de la caverne vers le soleil, sort de la caverne sombre où vivent, blessés, les monstres aveuglés. Rome nous y ramène, Rome nous y rappelle. J'ai ntendu la voix des bœufs, par chance. Je sais la différence entre une bille de lumière et une pierre, par mon père. Cet antre noir où s'emprisonnent la clarté, le sens et les traces, est /'intérieur même de cette pierre . C'est cela même être un objet, une chose du monde, et c'est la chair d'incarnation, une lumière prise, saisie, ver­ rouillée dans des murs. Tite-Live est là, chose et antre, Rome est à comprendre, alors qu'Athènes et Jérusalem, depuis quelques millénaires, font comprendre, comme des phares. Rome s'est fait objet, Athènes et Jérusalem sont sujets. Rome est bête comme bœuf, elle accepte d'être noire comme le tombeau où gît le corps triple de Cacus, elle n'est pas sujet. Elle est tombeau de pierre. Nous n'avions rien compris, de ne jamais plonger notre corps que dans la lumière. Peut-être haïssions-nous le noir, peut-être en avions-nous le devoir et le droit, peut-être haïssions-nous l'objet, peut-être haïssions-nous le monde. L'idéalisme a horreur de l'incarnation. Nous avons cou­tume que les traces de sens aillent dans un sens et un seul, et qu'elles soient orientées, oui, vers l'Orient, où le soleil point. Nous ne savons pas, nous ne pouvons pas revenir sur nos pas. Attirés, fascinés par les donateurs de lumière, nous ne portons pas la clarté au sein des corps noirs. Comme tous les enfants, nous nous impatientons du temps. L'œil ne met aucun temps à traverser la trans­parence. Rome est pierre, elle est objet, elle a le temps, elle fait du temps et demande du temps. Elle plie la lumière dans des cloisons de pierre, dans ses murs, ses cuirasses, ses charrues et ses rites. Elle incarne le sens. L'incarnation, depuis deux mille ans, est le verbe immergé dans Id chair, dans les entrailles noires de la vierge intacte, la lumière blanche dans les ténèbres de la vie. Cette incarnation archaïque, mais il faudrait . chan­ ger de mot, cette descente de la vie à l'inerte, d'Hercule à Evandre, du dieu à l'homme, d'Evandre à Cacus, du savant au pâtre, de Cacus au bœuf de Géryon, du berger à la bête, du bœuf à la caverne, du vivant brut au mur de pierre, cette incarnation ou cette pétrification, ab urbe condita, depuis deux mille sept cent cinquante-trois ans, ou depuis trois mille cent quatre-vingt-quatre ans, est le sens immergé peu à peu dans les entrailles noires de l'antre, dans lesfondements de la ville, dans le tombeau de pierre, tu es pierre et dans cette pierre le sens est désor­ mais enfoui, piégé, latent. Latent, latin. Rome absorbe la lumière et . ne la donne pas, elle donne une pierre à la place et vous mettrez des millénaires à comprendre. C'est ainsi que la lumière descend dans le bas monde pétrifié, c'est ainsi que les ténèbres sont impuissantes à la voir. Rome est surtout ténèbres. '

Or la lumière est là, dès l'aube, et Rome, ténébreuse, la reçoit, ne la reçoit pas, et l'absorbe. Albe est aussi blanche qu'Athènes ou Jérusalem. Albe est sortie d'Enée, venu de Troie, de Grèce, de Carthage, et Rome la détruit, l'ab­sorbe ;·enferme le blanc et ne le rend plus. Albe est le porte­ empreintes, Rome est la force noire qui trace et code les empreintes. Rome est le poids des bœufs, leurs pieds ou leurs sabots, couteau, charrue, épée, elle est le noir du signe quand le blanc disparaît. Albe la Blanche est sujet. Or, comme tout sujet, elle est jetée à terre, sous Rome, écrasée, piétinée. Rome a tué son frère, Rome a tué sa mère, mais arrêtez-vous donc de persécuter Rome. Albe la Blanche est sujet, Rome est objet. Rome, l'unique objet. Elle construit l'objet, dans l'antre noir qui clôt les voix, dans le sillon fondateur qui enferme le corps du frère, dans le tombeau de pierre. Rien n 'émane de cet objet que la voix des bœufs. Comment imaginer qu'il y ait à comprendre là ; peuple sot, rude et grossier, paysan, qui n'appelle à lui que de cette voix basse, rauque et monotone, voix de l'objet, bruit de monde étouffé.

Athènes à force de lumière jette la géométrie dans la voie de l'universel. Jérusalem à force d'interprétation jette l'histoire dans l'universel du temps. Mais c'est à Rome même que, deux millénaires plus tard est jugée la physique. L'objet, enfin, livrait son sens.

Le sens dans l'objet, la lumière dans la pierre, l'œil de Dieu dans le tombeau, la victime ensevelie.

J'ai besoin de géométrie pour voir distinctement où est située Albe, au pied du mont Albain et sur un promon­toire, dans le point-selle de ce col, j'ai besoin de géométrie et de la science simple du langage pour dessiner le chiasme de Mettius, et l'étoile distraite de son diasparag­mos,"'j'ai besoin d'analyse et de science pour voir Albe dans la brume de sa poussière atomisée, derniers membres épars de la ville détruite après les membres écla­téss de son dictateur, maisons en cendres et lauriers en poudre, j'ai donc besoin d'Evandre, fils d'Hermès, pour y voir clair, j'ai donc besoin d'Athènes pour évaluer l'in­détermination a/haine. Tite-Live, amenant l'histoire et le rite d'Hercule, en avait, sans doute, besoin aussi. J'ai besoin de savoir ce qu'il en est du temps et de l'histoire pour évaluer le fleuve Albula dans sa vallée de larmes, j'ai besoin de Jérusalem pour le codage de l'histoire sur le fleuve blanc indéterminé. Je demeure judéo-grec, par le logos et dans le temps.

Rome s'adonne à un travail tout autre. Elle construit l'objet. Ferme la caverne, ferme le tombeau. Dans le four est piégée la lumière noire. On dirait bien que Rome est un piège, un piège à lumière, tout comme un objet l'est. Athènes et Jérusalem sont dispensateurs de lumière, mais Rome l'absorbe, l'emprisonne, la verrouille, comme fait un objet. Brutus, imbécile, muet, part pour la Grèce por­teur du bâton d'or caché dans le cornouiller. Il faut éclairer Rome par Athènes et par Jérusalem pour comprendre, il faut en dire la raison et /'histoire. Apollon ouvrira le bâton de Brutus, et Brutus est, lui-même, le deuxième des fondateurs de Rome. Il faut éclairer un objet par la géométrie et l'histoire pour en faire la physique. Il faut éclairer Rome-objet par la géométrie-Athènes et par le temps-Jérusalem pour commencer un peu de comprendre. A Rome, Galilée. Rome, Galilée, le bien nommé, a vu l'objet, a vu l'objet dans son lieu nécessaire, pour la pre­mière fois, il l'a vu dans l'espace, le nombre et le temps, pondere, mensura, numero, il a fondé la mécanique. Je fais le même effort que Galilée, je fais l'effort condition­nel à /'intuition de Galilée. A Rome, dans la troisième Rome, a scientia condita, Galilée découvre l'objet. Je dis que Rome l'aforgé, je dis que Rome le construit depuis sa propre fondation. Pour que l'objet soit là, perçu, et qu'il soit un objet de science, /'histoire et la géométrie, ne suf­fisent pas, il faut que la géométrie se soit incarnée:·. que le temps plonge dans le monde, que l'Albula ne coule pas indéfiniment blanc. Il faut que la géométrie se fasse pierre, avant que le verbe ne se fasse chair. Il faut donc tenter de comprendre comment s'est formé cet objet. Deux incarnatiôns furent nécessaires, et je parle de la première, archaïque, inconnue.

L'objet saisi par Galilée requiert deux mondes, ou bien deux espaces et un temps. L'espace incandescént de la géométrie et le monde noir de la masse opaque. Rien n'est si aisé que de comprendre le premier, il n'est là que pour comprendre et être compris, rien n'est si aisé à entendre que le verbe, il est là pour être entendu, mais rien n'est si obscur que le second, rien n'est si difficile à concevoir que le corps, chair ou pierre, à entendre que le bruit qui émane de lui, rien n'est si malaisé que de savoir comment il reçoit et enveloppe la lumière. Il est incompréhensible qu'il soit compréhensible. L'interroga­tion étonnée d'Einstein, la vieille question cartésienne de l'union forment ensemble la délibération moderne, issue de la physique. Par-delà le mystère chrétien de l'incarnation, elle remonte aux fondations de Rome. Au triangle de nos trois villes mères.